LES INDISCRÉTIONS DE RULHIÈRE
La révolution de caserne et de palais qui, en juin 1762, avait substitué Catherine à Pierre III sur le trône impérial de Russie, ne fut d'abord connue en France que par quelques extraits de dépêches rédigés dans les bureaux des Affaires étrangères et communiqués à l'antique Gazette de Renaudot dont le privilège avait, depuis le i*"" janvier de la même année, fait retour au ministère. Un peu plus tard, deux pamphlets sans grande valeur, \es Mémoires pour servir à Chistoire de Pierre in d'Ange Goudar (Francfort, 17G3, in-12) et les Anecdotes russes ou Lettre d'un officier allemand à un gentilhomme livonien, par Schwan de la Marche (Londres, 1764, in-8°) laissèrent entrevoir la vérité sur le sort du tsar, tout en se contredisant sur le détail des incidents qui avaient précédé sa fin. Voltaire
avait bien, il est vrai, au chapitre xxxii du Précis du règne de Louis XV (1768), résumé à sa manière cette crise en une demi-page : selon lui, Pierre III, « poursuivi, pris et mis en prison, ne se consola qu'en buvant du punch pendant huit jours de suite, au bout desquels il mourut ». C'était là la version officielle dont personne n'était dupe, et Voltaire moins que tout le monde, surtout si l'on rapproche de cette explication un passage fameux d'une de ses lettres à madame Du Deffand : « Je sais bien qu'on lui reproche quelques bagatelles au sujet de son mari ; mais ce sont des affaires de famille dont je ne me mêle pas, et d'ailleurs il n'est pas mal qu'on ait une faute à réparer. Gela engage à faire de grands efforts pour forcer le public à l'estime et à l'admiration, et assurément son vilain mari n'aurait fait aucune des grandes choses que ma Catherine fait tous les jours. » (18 mai 1767.)
Malgré l'absolution dont Voltaire la gratifiait urbi et orbi, à la grande indignation de madame de Choiseul*, l'impératrice redoutait fort que la lumière
I. Voir dans la Correspondance inédite de madame Du Dejfand, publiée par M. le marquis de Sainte-Aulaire (Michel Lévy, iSSg) la longue lettre datée du i4 juin 1767 dans laquelle madame de Choiseul épanche un peu verbeusement son indignation. Deux ans plus tard, en remerciant le typographe Guillemet (Voltaire lui-même) qui lui avait annoncé le prochain envoi de la Canonisation de saint Cucufm, elle osait aborder de nouveau ce sujet délicat, mais sous une forme plaisante : <( On parle donc de moi, monsieur Guillemet, dans votre boutique? Vraiment j'en suis ravie; je suis bien aise qu'on en dise du bien ; je suis bien aise surtout