‹ Diderot et Catherine IIChapitre 101 sur 185 · TROISIÈME DEGRÉ · texte numérisé non relu

TROISIÈME DEGRÉ

Qui conduit à l'état de savant^.

La grammaire générale raisonnée, La langue russe par principes, la langue latine, la langue grecque, les

I. Ce ne sont pas les écoles, ce sont les grands auteurs qui font une langue. Notre langue a été faite par Rabelais, Marot, Malherbe, Pascal, Corneille, Racine, Fénelon, Voltaire, Du Marsais, l'abbé Girard ; et elle se soutient par les bons esprits de notre temps. Quand Corneille devint vieux, il oublia sa langue ; et il en est de même d'une nation : quand elle dégénère et vieillit, sa langue se corrompt. Voilà la raison, jointe à la difficulté, pour laquelle j'ai renvoyé l'étude de la langue par principes à ceux qui seront un jour maîtres de la langue. Ce qui s'est fait en France sur la perfection de la langue, s'est fait à Athènes, à Rome nouvelle et ancienne, et est encore à faire en Angleterre, parce qu'ils n'ont point de corps qui s'en mêle, (diderot.)

langues italienne, anglaise et allemande. L'éloquence. L'histoire. La poésie et le goût. Le droit des gens, La jurisprudence nationale dans toute son étendue. Un peu de métaphysique. Point de théologie.

On dit que les enfants sont propres à apprendre les langues. Oui, les mots; par habitude et routine. Par principes? Rien n'est plus faux.

Les principes d'une langue supposent l'application la plus subtile de la logique et le jugement le plus feripe. Rien de plus sec, de plus fatigant, de plus dégoûtant et de plus abstrait que la grammaire raisonnée soit générale des langues, soit particulière d'une langue. Les mathématiques n'ont rien d'aussi difficile. Je sais ma langue, et je la sais bien ; et à tout moment elle m'offre des difficultés dont nos Quarante auraient bien de la peine à se tirer.

Une langue, pour être bien apprise, demande : le discours habituel; la traduction de la langue étrangère dans sa langue propre; et la traduction de sa langue propre dans la langue étrangère.

Sans cette dernière condition, que quelques philosophes ont rejetée, on ne sait jamais profondément une langue.

Si l'on y regarde de près, on trouvera qu'en traduisant d'une langue étrangère dans la sienne, c'est proprement sa langue qu'on étudie et (ju'on écrit, et qu'en traduisant de sa langue dans une langue étrangère, c'est celle-ci qu'on écrit et qu'on étudie. Ce qui tend

beaucoup plus droit au but qu'on se propose. Faire des thèmes, mauvais, si l'on veut; mais en faire.

Et puis, s'il y a quelque chose dans ces idées qui approche de la raison, il faut nécessairement que Sa Majesté Impériale se montre seule, sans quoi rien ne se fera.

J'ai peu vécu à Pétersbourg, cependant j'y ai assez vécu pour m'apercevoir que Xhommerie y domine autant qu'ailleurs. Chacun y est jaloux de son district, et bien résolu de n'approuver que ce qu'il fait.

Le nom du maître à qui tout ce qui l'environne cherche à plaire lève toute diiliculté. Lorsque Votre Majesté dira : « Il me semble que cela serait bien ainsi », on ajoutera tout de suite : « Votre Majesté a raison », même quand cela ne serait pas; et cela est bien fâcheux.

Si les souverains sont condamnés à n'entendre jamais la vérité, qui est-ce qui voudrait être souve-

ram.^

Autre malédiction qui nous console de notre médiocrité; nous sommes sûrs d'avoir un ami.

Un souverain ne sait s'il a un ami, et celui qui se dit l'ami du souverain l'est peut-être, mais il ne le sait pas.

Votre Majesté Impériale est bien digne de faire exception à ces deux règles; et je crois sincèrement qu'elle a encore ce précieux avantage sur tous les souverains de la terre.

Ce n'est pas tout. A la fin de la journée, à la sortie des classes, j'en ouvrirais une commune et générale : une classe de dessin. C'est de là que sortiraient ceux en qui l'on découvrirait une disposition particulière et naturelle aux beaux-arts.

S'il y a quelque chose au monde de sacré pour moi, c'est la majesté des rois ^ Je rougirais de mentir à un particulier, j'aimerais mieux perdre la vie que de mentir à un roi. Je jure donc à Votre Majesté Impériale que j'ai vu des enfants, bien conduits, avoir achevé le cours d'études que j'ai esquissé, l'avoir achevé avec succès, écrire et parler plusieurs langues , avoir répété plusieurs des exercices que j'ai prescrits, comme l'histoire naturelle, la physique expérimentale, la chimie, l'anatomie, en état de paraître dans le monde avec avantage, et de voyager utilement, dessiner passablement, être reçus avocats, et n'être pas âgés de vingt ans. Celui qui traitera ce plan de chimère ne connaît ni le produit du temps bien employé, ni celui d'un bon maître.

Il ne faut pas donner trop d'enfants à un même instituteur. C'est un point important.

Les écoles d'une capitale seront toujours les plus célèbres. Elles attireront nécessairement les enfants des contrées adjacentes. C'est encore une raison pour que ces écoles occupent le centre.

I. M. Grimm attestera la même chose à Votre Majesté Impériale. (diderot.)

E faut absolument que ces enfants, envoyés de la province dans la capitale, soient pensionnaires dans le collège, à moins qu'ils ne soient reçus chez des parents. Sans cette précaution, pour un qui réussira, dix perdront leur temps, leur jeunesse et leurs mœurs.

Autre motif, pour que la pension collégiale soit très modique, ce qui se peut sans qu*il en coûte à l'Etat qui ne regardera jamais l'établissement des écoles publiques comme un objet de revenu : la dépense est d'autant moindre que la communauté est plus nombreuse.

Il faudrait avec le temps abandonner les places de maître au concours des nationaux et des étrangers; et, pour exciter l'émulation des nationaux, augmenter l'honoraire du national qui remporterait la place.

Il faut un examen des maîtres, soit étrangers, soit nationaux, pour les mœurs et pour la capacité.

Mais un point que je voudrais bien ne pas prêcher aussi inutilement ici que dans mon pays, c'est une inspection immédiate des magistrats sur les écoles publiques, inspection dont je vais expliquer l'objet.

Les magistrats, membres de la commission ou autres, se transporteront quatre fois par an dans la maison collégiale. Là, ils prendront le serment des madtres de dire vérité, toute vérité, pas plus que vérité ;

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et ils s'informeront des enfants qui perdent leur temps dans les écoles par paresse invincible ou par ineptie naturelle, des enfants qui corrompent les autres, etc., afin que ces enfants soient aussitôt renvoyés à leurs parents, et appliqués, lorsqu'il en est encore temps, au métier dont ils feront choix.

Sans cette précaution, il arrivera ici ce qui n'est que trop fréquent en France : c'est qu'un pauvre sujet s'est traîné de classe en classe, depuis six à sept ans jusqu'à dix-sept ou dix-huit ans; qu'il n'est plus bon à rien qu'à déshonorer et à désoler ses parents, et qu'il se fait ou filou, ou joueur de profession, ce qui est la même chose; ou comédien; ou soldat.

En s'y prenant ainsi, on verra les classes s'éclaircir à mesure qu'elles s'élèveront par degrés; le nombre des étudiants diminue, et ne laisse au dernier période de l'éducation que ceux qui sont vraiment signés au front par la nature pour être poètes, philosophes, orateurs, érudits, etc., tous gens inutiles dans une société lorsqu'ils n'excellent pas.

Je sais qu'il y a des génies tardifs, et que tel enfant qui promet ne tient rien, et que tel autre tient ce qu'il ne promettait pas. Mais si ce génie est bien décidé, il se retrouvera, et, quand il devrait être perdu, il vaudrait encore mieux risquer la perte d'un homme de génie que de condamner au vice et à l'oisiveté un certain nombre de sujets ineptes ou médiocres dans des genres qui ne souffrent point la médiocrité.

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Et que le ciel conserve longtemps Votre Majesté Impériale sur le trône, afin qu'elle puisse réaliser toutes ses grandes vues, donner des lumières et ses mœurs à sa nation, et entendre à la dernière heure les cris de sa nation désolée, cris avant-coureurs de ceux de l'admiration des siècles à venir ^

Notes.

J'ai banni des écoles publiques la danse, la musique et la gymnastique, parce qu'il n'est pas nécessaire qu'un peuple soit ou danseur ou musicien.

J'ai laissé la gymnastique de côté, parce que, si les parents sont honnêtes, sains et robustes, ils transmettent la force et la santé à leurs enfants; parce que les enfants dans nos provinces, et même dans la capitale (lorsqu'ils ne sont pas trop contraints par leurs parents, et les enfants du peuple ne le sont pas, c'est un avantage qu'ils ont sur les autres), se livrent aux exercices les plus violents, les barres, la paume, la boule, le billard, la course. Il n'y a qu'à les voir au sortir du collège Mazarin, et les jours de vacance aux

I , Tous les livres classiques sont à faire, même en fVance. C'est un ouvrage fort difficile, et bien digne de Sa Majesté ; elle pourrait y employer les meilleurs esprits de l'Europe, ou peut-être imposer cette tâche aux maîtres mômes. Ces bons livres classiques épargneraient un temps et une peine infinis et aux instituteurs et aux élèves. (diderot.)

Champs-Elysées. Ils sont si violents, que très souvent la garde de la ville est forcée de s'en mêler.

Les beaux-arts naissent tous de l'opulence des conditions subalternes. Un manufacturier a six enfants; parmi ces six enfants, il y en a un paresseux qui ne veut rien être, et il devient poète, philosophe, orateur, moraliste, peintre, musicien. Je dis de l'opulence, mais c'est dans les sociétés bien ordonnées ; ils naissent de la misère dans les autres; et c'est la cause de la lenteur du progrès des beaux-arts. Les artistes se pressent trop de gagner de l'argent. Ils aiment mieux faire dix ouvrages médiocres qu'un bel ouvrage. Tous les élèves de notre école peignent pour le pont Notre- Dame. Quand on a bien des citoyens et que parmi ces citoyens il y en a beaucoup de riches, on a de grands artistes et qui se perpétuent, parce qu'ils sont indigènes. Les beaux-arts naissent entre les épis des campagnes. Les artistes sont tous des enfants de la bonne Cérès.

§ IV

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