SUR UN USAGE ANCIEN
Lorsqu'on Ht les historiens et les poètes grecs, on trouve toujours, au-devant des noms personnels, une épithète qui les spécifie par quelque vertu : comme
Stn UN USAGE ANCIEN. 383
le Fort, le Brave, le Prudent, l'Éloquent, l'Avisé, etc.
C'est ainsi qu'ils exhortaient un enfant, un homnie à persister dans son caractère; en effet, quelle apparence que celui qu'on avait surnommé le « brave » fit une lâcheté? que celui qu'on appelait du matin au soir le « véridique » dît un mensonge ?
On mène les hommes par des statues, les enfants par des mots. On ne brise pas sa statue ; on ne renonce pas à son éloge.
Votre Majesté Impériale, qui a coutume de me gagner de vitesse, voit où j'en veux venir.
C'est, au lieu d'appeler vos jeunes filles, vos jeunes garçons, par leurs noms de famille, de bien étudier leur caractère et de les distinguer par leur quahté principale.
On n'aura pas sitôt employé ce secret avec cinq ou six dans l'une et l'autre maison, que l'émulation gagnera la généralité et que la plupart voudront mériter le même éloge.
Et c'est ainsi qu'on produit de grands effets et durables avec des riens.
Je ne doute pas que plusieurs ne gardent dans le monde et leur vertu et leur nom de maison.
Qu'il est facile de faire contracter aux hommes des engagements durables !
Heureux le peuple où les chaînes morales sont plus fortes que les chaînes de fer, et je sais, par ma propre
expérience, que les premières peuvent acquérir cette solidité.
Je secouerais des chaînes de fer, si j'en étais chargé, et j'ai souvent éprouvé que je n'avais pas la force de secouer des chaînes morales.
On ne saurait commencer de trop bonne heure a fortifier l'homme civil et policé contre l'homme sauvage et naturel ; et les moyens les plus sûrs sont l'opinion de soi, l'estime des autres, les idées préconçues de loin, et l'effroi des dénominations. La valeur des dénominations louables ou odieuses est une des premières choses que notre mémoire offre à discuter à notre esprit, dans presque toutes les occasions importantes. « Et qu'en dira-t-on ? »
Je destinerais les enfants trouvés aux arts mécaniques et aux manufactures, et je leur assurerais une boutique et une maison dans la capitale.
Voilà le fonds d'où je tirerais des rues, et des rues mêlées de toutes sortes de conditions.
Défense de s'établir ailleurs.
Encouragement à se perfectionner par cette récompense.
SUR L KCOLE DES JE U NES DEMO ISELLES
Après avoir bien réfléchi sur cette admirable institution, j'ai comparé l'éducation générale qu'on y donnait à l'éducation que j'ai donnée à ma fille, et sans en imposer à Votre Majesté Impériale, à qui je me ferais un crime de dire ce que je ne penserais pas, je trouve qu'ayant eu le plus tendre des pères, la meilleure des mères, elle a cependant été moins bien et plus sévèrement élevée que vos enfants. On a pris dans votre couvent des précautions plus sûres pour fortifier la santé, conserver au caractère son naturel, son innocence et ■^a gaieté, donner des talents sans gêne, former à l'économie domestique sans avilir, en un mot préparer des mères, des épouses et des citoyennes instruites, honnêtes et utiles.
Le seul point, plus ou moins important selon le coup d'oeil sous lequel on le considérera, le seul point, dis-je, qu'on ait omis, c'est un petit cours d'anatomie sur des pièces en cire et injectées qui aient la vérité de la nature, sans en offrir le dégoût.
Le corps est pour tous les hommes une partie si importante d'eux-mêmes ! La frôle machine d'une femme est si sujette à des dérangements ! Une femme devient ' mère, et une teinture légère d'anatomie lui convient
si fort, et avant que de le devenir, et quand elle le devient, et après qu'elle l'est devenue !
C'est ainsi que j'ai coupé racine à la curiosité de ma fille. Quand elle a tout su, elle n'a plus rien cherché à savoir. Son imagination s'est assoupie et ses mœurs n'en sont restées que plus pures.
C'est ainsi qu'elle a appris ce que c'était que la pudeur, la bienséance, et la nécessitéde dérohp,r anx^yeux des hommes des parties dont la nudité, dans l'un et l'autre sexe, les aurait réciproquement poriés-au,vice.
C'est ainsi qu'elle s'est instruite -gnr le péril et les suites de l'approche de l'homme.
C'est ainsi qu'elle a apprécié la valeur de tous les propos séducteurs qu'on ait pu lui tenir.
C'est ainsi qu'elle a été préparée au devoir conjugal et à la naissance d'un fils ou d'une fille.
C'est ainsi qu'on lui a inspiré des précautions pendant l'état de grossesse, et de la résignation au molent de l' accouchement ; on lui avait feit voii
[ant dans la matrice. Ausâ^^à ja--çfemièiB.^couche, -t-ellé montré une fermeté qu'on n'a peut-être încore jamais vue à une femme J^oraatfi*.^
Cette connaissance lui servira dans la santé pour la conserver ; dans la maladie pour bien désigner le lieu de sa douleur, dans la maison pour son mari, pour ses enfants et pour ses domestiques.
Mais, me direz-vous, où a-t-elle pu prendre ces connaissances anatomiques, sans conséquences? Chez
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une demoiselle, très habile et très honnête, où j'ai fait mes cours d'anatomie, moi, mes amis, vingt filles de bonne maison, et cent femmes de la société, science qu'elle a rendue assez commune parmi nous. Des pères y ont mené leurs fils et leur filles séparément. On formait une compagnie et l'on prenait les leçons en commun.
Votre Majesté Impériale me demandera peut-être à I quel âge ma fille et les autres enfants ont pris ces / leçons. A seize ans, à dix-sept ans, à dix-huit ans, / un ou deux ans avant le mariage. /
M. Grimm, qui a passé par cette écolcj^ en pourra parler à Votre Majesté Impériale, et, certes je ne le préviendrai pas, afin qu'elle puisse savoir exactement par lui ce qu'il en pense.
Pringle*, Petit ^, nos plus célèbres anatomistes conviennent tous que les pièces sont très parfaites.
D'Alembert, qui a été l'élève de cette demoiselle, m'a dit avoir appris chez elle plus de véritable anatomie en huit jours qug chez notre célèbre Ferrein' \ en six mois. ^yi
1. John Pringle, né à Stickel-House (comté de Roxburgh) le 10 août 1707, mort à Londres le 18 janA-ier 1782.
a. Antoine Petit, né à Orléans en 17 18, mort à Olivet (Loiret) le ai octobre 1794- H éîiiîr^articulièFement lié avec Diderot, à qui il a écrit sur une question physîologicpie une~Tëltre qu'on trouvera au tome IX des Œuvres complètes du philosophe.
3. Antoine Ferrein, né à Frespech (Lot-et-Garonne) en octobre iGgS, mort à Paris le a8 février 1769. La Faculté de médecine conserve son buste modelé par J.-B. Le Moyne.
Lorsque Pringic vit ses préparations, il lui dit « qu'il n'y manquait que la puanteur ^ » .
Elle démontre le cerveau, le cervelet et toutes ses parties, l'œil, l'oreille, la poitrine, les poumons, le cœur, l'estomac, la rate, les intestins, la vessie, la matrice, les parties de la génération de l'un et de l'autre sexe, mais seulement aux femmes, mariées ; les muscles, les veines et les artères, etc.
Et ce détail est précédé d'une leçon ou deux, sur une grande pièce où l'on voit l'anatomie animale en général.
Il ne restera plus qu'une question à faire par Votre Majesté Impériale : c'est sur le temps que demande ce petit cours anatomique ; et elle sera bien étonnée lorsque je lui répondrai : pas un mois, pas quinze jours, à peine huit ]om:?,.^^
En huit jours on sait les choses, on en a des idées très nettes, on n'ignore que la langue anatomique, affaire de mémoire qui demande plus de temps que la science.
J'ai fait le cours avec Grimm.
Il n'a guère passé d'étrangers à Paris qui n'aient visité cette fille singulière et qui n'aient vu ses ouvrages.
Je crois que monseigneur le prince héréditaire de Darmstadt y a été,
Je ne pourrais pas l'envoyer pour toujours à Sa
I . Grimm cite ce mot à propos de la séance des trois Académies à laquelle assista Gustave III (avril 1771) et de la démonstration que mademoiselle Biberon fit devant lui.
stn l'école des jeunes demoiselles. 889
Majesté Impériale, parce que ces travaux ont ruiné sa santé ; mais elle ne refuserait peut-être pas de venir avec tous ses ouvrages, former une, deux, trois élèves dans l'école.
Elle a donné des leçons publiques à Londres ' ; les élèves formées, je crois qu'elle se déferait volontiers de toutes ses pièces anatomiques.
Quoi qu'il en soit, je ne balancerais pas à faire faire aux jeunes filles de la maison un, deux, trois
1. Ce que Diderot ne dit pas, c'est qu'il n'avait pas épargné
ses peines pour favoriser la tpnlayvR An gj^ijf-pimgplln Ril^prnn on
Angleterre. Voici à ce sujet une lettre inédite qu'il écrivait à John Wilkes (British Muséum, fonds Macaulay) :
« Monsieur et très honoré Gracchus, avez- vous vu mon ami Grimm ? Avez-vu bu à la sanlé de vos amis de Paris .^ Je crois que non. Attaché à un prince, il lui aura été diilicile d'approcher sa lèvre de la coupe séditieuse d'un tribun du peuple. Que faites-vous à Londres à présent ? Vous qui savez si bien réveiller dans les ùmes le démon patriotique , que n'êtes- vous ici ! L'homme qui sait susciter de grands mouvements aime à être le spectateur de grandes révolutions. Il n'y a que deux instants intéressants dans la durée des empires, celui de leur grandeur et celui de leur décadence, surtout lorsque cette décadence naît de petites causes imprévues et s'accélère avec une grande rapidité. Imaginez un palais immense dont l'aspect majestueux et solide vous en imposait, promettait à votre imagination une durée éternelle; imaginez ensuite que ses fondements s'ébranlent et que vous voyiez tout à covip ses murs énormes se séparer et se dissoudre. ^ oilà précisément le spectacle que nous oll'ririons à votre spéculation. Alors les beaux-arts se sauvent de chez un peuple, comme on voit, par un instinct divin, les rats sortir d'une maison qui menace ruine.
» Le philosophe, moins sage que l'habitant à museau pointu et à longue queue, reste jusqu'à ce qu'un moellon de l'édifice lui casse la tète. Mademoiselle Biberon, qui vous remettra ce billet, est une souris effarouchée qui sort de son trou et qui va chercher chez vous de la sécurité. Cette souris e^L-Uilg souris distinguée dans son~espèce. Klle justîTiera la considération dmit
SgO DIDEROT ET CATHERINE II.
cours de cette curieuse, intéressante et utile science, pendant l'année qui précéderait leur sortie de la maison.
Sa Majesté Impériale sera tout étonnée de la sorte de modestie et de réserve réfléchie qu'elle leur remarquera.
elle jouit ici, par une quantité de très beaux ouvrages ; ce sont des pièces anatomiques d'une vérité et d'une étude merveilleuses. Je vous prie de l'accueillir et de lui rendre tous les bons offices qui dépendront de vous. Ma fille a fait avec facilité et sans dégoût un cours d'anatomie chez elle. Si vous m'en croyez, vous engagerez mademoiselle Wilk.es à prendre quelques-unes de ses leçons. Quoique ce ne soit point l'objet du voyage de mademoiselle Biberon, comme elle joint à ses connaissances un grand caractère de bienfaisance, je ne doute point qu'elle ne se fît un plaisir de vous obliger dans votre enfant. Je présente mon respect à mademoiselle Wilkes. Je vous embrasse, vous, de tout mon cœur, quoique vous soyez un grand vaurien ; mais je ne sais comment cela s'est fait, toute ma vie j'ai eu et j'aurai un faible pour les vauriens, tels que vous, s'entend.
» Votre très humble, très obéissant serviteur et un peu vaurien aussi,
» DIDEROT
» Ce 19 octobre 1771. »
Née à Paris le 17 novembre 17 19 et fille d'un apothicaire, mademoiselle Marie-Catherine Biberon n'a point de notice dans les répertoires généraux modernes, sauf dans la Biographie Didot qui lui a consacré, d'après le Dictionnaire de Chaudon et de Delandine, un article insuffisant et erroné. D'abord élève de mademoiselle Basseporte, chargée de continuer la série des « vélins » commencée pour Gaston d'Orléans et acquise pour le Jardin du Roi, elle abandonna bientôt la peinture des fleurs, des plantes, et des insectes pour se faire, non sans avoir dû vaincre de pénibles dégoûts, une spécialité curieuse du modelage en cire de pièces anatomiques et son nom fut cité avec éloges par Sauveur- François Morand, dans un rapport qu'il fit à l'Académie des sciences, le 28 juin 1759, sur une collection de modèles destinés à l'Académie de Chirurgie de Saint-Pétersbourg; mais son habileté même excita, dit -on, la jalousie de la Faculté de médecine. A Londres, elle ne fut guère plus— encûucagée, si ce n'estpar Hurter et Hewson, et les sollicitations de Diderot à Gatfiinnell
SUR l'école des jeunes demoiselles. Sgi
C'est ainsi que ma fille a appris, et ce qu'il lui convenait d'entendre ou de ne pas entendre, et à rester en compagnie ou à s'en retirer à temps, à discerner l'homme honnête de l'homme grossier, l'ouvrage délicat de l'auteur ordurier, le Hvre dont la lecture lui convenait ou ne lui convenait pas, la raison de ce qui se passait en elle, fille, et de ce qui devait s'y passer, femme.
Un jeune étourdi, homme d'esprit, homme de lettres, Barthe*, l'auteur des Fausses Infidélités, très jolie petite pièce, et de la Mère jalouse, comédie qui n'est pas sans mérite, prêtait à ma fille les volumes de Voltaire à mesure qu'elle les lisait.
n'eurent pas un meilleur succès. Mademoiselle Biberon continua de vivre du produit de ses leçons et de l'exhibition payante de son cabinet. M. le D*" Cabanes a retrouvé et publié dans la. . France médicale (1892, p. 533) une pétition par laqueTtè'mademoiselle Biheroii^ ngrait de__cgder ce cabinet aux Enfants de France jno^ennant trente mille livreT"^3ont Tïx mille comptant et le reste en rente viagère), plus une gratification annuelle de quinze mille livres pour l'aider à comptQ||.^r &^ coUectigfis. Sur le compte général présenté par Necker au roi et arrêté au l^" mars 1789, elle figure sous le nom de dame Bicheron pour une somme de trois raille livres, sans doute payée à titre dencouragement, car elle avait conservé son cabinet et l'offrit sans plus de succès au Comité d'instruction publique de la Convention nationale. Mademoiselle Biberon mourut à Paris le 18 juin 1795 (et non en 1786 comme le dit la Biographie Didot); son cabinet fut mis en vente le a3 frimaire an V (i5 décembre 1796), sur une seule encbère, en l'étude de M® Boulard, le fameux notaire bibliomane ; mais l'acte de vente n'existerait plus dans le minutier de son successeur, et le sort actuel de cette collection ne m'est pas connu.
I. Nicolas-Thomas Barthe, né à Marseille en 1787, mort à Paris le i5 juin 1783. Voir sur lui la Correspondance de Grimm, les Mémoires secrets, le Journal de Collé, et une notice dans la Grqfide Encyclopédie.
~ Un jour, je passais à travers la chambre de mon enfant, et je la vis qui riait à gorge déployée,
— De quoi riez- vous de si bon cœur ? lui dis-je.
— Je ris du docteur Pangloss qui donnait des leçons de physique expérimentale à madame Paquette, dans un bosquet.
— Comment ! vous lisez Candide !
— Oui, mon papa, c'est un livre infâme, mais puisque je l'ai commencé, vous me permettrez que je l'achève.
— Et qui est-ce qui vous a prêté ce livre?
— Ah ! mon papa, ne aous en mêlez pas, c'est mon affaire, et soyez sûr que cet homme-là ne m'aura pas manqué impunément...
Une autre aurait caché le livre, se serait bien empoisonné l'imagination; ma fille n'en fit rien.
Quelque temps après, arrive M. Barthe ; nous causions tête à tête dans mon cabinet, lorsqu'on m'apporte un billet conçu en ces termes :
« Monsieur, vous avez manqué à mon père et à moi en m' envoyant un livre dont la lecture est déshonnête. Je ne sais si mon papa vous le pardonnera.; pour moi, je ne vous le pardonnerai pas. Croyez-moi, si vous êtes jaloux d'entrer dans la maison des pères honnêtes, ne portez point de pareils livres à leurs enfants : les pères craindraient, avec raison, que ces lectures ne corrompissent leurs mœurs. J'%i lu votre
Sun l'école des jeunes demoiselles. SgS
livre, oui, monsieur, je l'ai lu ; sans l'indignation de votre procédé, j'en aurais beaucoup ri ; et cela sans me corrompre, parce que, heureusement, on ne me corrompt point. »
Alors elle avait dix-sept ans et elle avait fait ses trois ou quatre ^r>m-c r^'^^fit^mip ; ri^ d^ns ce livre pervers qui fît travailler sa petite tcte, et par conséquent rien de dangereux.
Je dis à Sa Majesté Impériale une aventure domestique ; et si elle approuve ma \'ue, qu'elle ait la bonté de la proposer comme d'elle-même, sans quoi point de succès.
Lorsque M. le général Betzki lui demandera d'introduire des hommes et des femmes dans le couvent, que Votre Majesté lui dise : « J'ai bien une autre idée par la têt^r etc. »
pas que ces leçons soient données par un homme, parce qu'il faut conserver aux jeunes filles l'habitude de rougir devant les hommes ; c'est une vapeur légère qui les embellit et qui se perdrait.
Et lorsque vos grandes filles sauront à quoi s'en tenir sur les discours des hommes, lorsqu'on leur aura traduit en bon françajsli-xaleur de nos propos doux, lorsqu'on leur aura bien dit : « Mademoiselle, voici le moment oii l'on s'approchera de vous, où l'on vous flattera sur vos charmes, sur vos talents.
394 DIDEROT Eï CATHERINE II.
OÙ l'on VOUS regardera tendrement, où l'on vous persuadera, si l'on peut, qu'on vous aime à la folie, mais savez-vous ce que cela signifie? Le voici ^ : « Mademoiselle, si vous aviez pour agréable d'oublier en ma faveur vos principes d'honnêteté, de me sacrifier vos mœurs et votre réputation, de vous déshonorer à vos yeux et aux yeux des autres, de changer votre nom de fille honnête contre celui de courtisane et de fille perdue, de renoncer à toute considération dans la société et à tout établissement, de rougir le reste de votre vie, de faire mourir monsieur votre père et madame votre mère de douleur, et de m'accorder un quart d'heure d'amusement, je vous en serais infiniment obligé. » Alors, qu'on les introduise en compagnie ; si les lumières acquises, la bonne éducation, et ce discours ne les contiennent pas dans leur devoir, c'est qu'il n'y a rien à faire.
Ma fille ainsi prévenue se laissait dire toutes les douceurs qu'on voulait; mais qui était bien sot? C'était le doucereux, lorsque, après l'avoir écouté, elle regardait dédaigneusement par-dessus son épaule ou partait d'un grand éclat de rire.
I. Diderot, rapportant à mademoiselle YoUand les conseil» qu'il donnait à sa fille (22 novembre 1768), lui cite une phrase un peu plus courte, mais dont le sens est absolument identique, et dans le célèbre morceau sur les femmes (Œuvres complètes, t. I, p. 261), daté de 1772, on retrouve presque textuellement le développement qu'il en donne ici.
§ VI
SUR LES LEÇONS d'aNATOBIIE
Votre Majesté Impériale a très sagement vu. lorsqu'elle a pensé qu'il ne convenait pas que ses jeunes filles reçussent les leçons d'anatomie d'un maître, parce qu'ayant appris à ne pas rougir de la chose, en présence d'un homme, elle rougirait bien moins encore du mot prononcé dans la société par un autre homme.
En conséquence, je n'oublierai pas de solliciter mademoiselle Biberon de faire le voyage de Pétersbourg avec ses pièces" ânalomiques qui ont cet avantage particulier de n'être aucunement fragiles ; en les ménageant, elles seront dans dix ans aussi fraîches qu'aujourd'hui.
Mais n'y aurait-il pas moyen de laisser mademoiselle Biberon chez elle, d'épargner la dépense et d'accélérer l'exécution du projet ?
Le docteur Clerc ne pourrait-il pas choisir entre les gouvernantes, les trois, quatre, cinq plus intelligentes, et les former.^
Mademoiselle De La Font * qui me paraît avoir de
I. Mademoiselle Wilhelmine-Sophie de La Font était, ainsi que sa mère, attachée à la Maison des Jeunes Demoiselles. Il existe un portrait d'elle gravé par Tardieu, d'après J.-B. de La Pierre.
l'esprit et de la facilité, ne se prêterait-elle pas volontiers à cette vue ?
Le docteur instruirait ces femmes par qui les leçons passeraient ensuite, sans conséquence, aux jeunes filles.
Quoi qu'il en soit, si Votre Majesté Impériale croit que, tout bien considéré, il vaut mieux que celle qui a fait les pièces, les accompagne et vienne s'établir dans son couvent, je suis presque sûr de l'y déterminer, ou de l'engager à former une bonne élève qu'elle vous enverrait.
Une observation à faire sur les pièces de notre fille anatomiste, c'est qu'elles sont molles, flexibles, formées, placées, coloriées comme la nature, et qu'elles ne sont pas fragiles, comme la cire. Elle emj)loie à les faire la soie, la laine, le fil, les plumes, presque toutes les matières. Elle a sa palette de cire, elle forme ses teintes ; jjuis j'imagine qu'elle passe son fil de laine ou de soie dans cette teinte qui ne laisse sur le fil qu'un enduit si léger que le tout en conserve sa flexibilité, sans devenir fragile. C'est la conjecture qui doit venir à tous ceux qui examinent son ouvrage, et elle le laisse examiner tant qu'on veut.
Tout bien considéré, si elle viçnt^ elle-même, non seulement elle formerait quelques élèves pour les leçons anatomiques. mais elle pourrait apprendre à quqlques