GRANDES PLACES
De tous les titres inscrits par Diderot soit en tête de ces feuillets, soit à la table des matières, aucun n'est moins justifié en apparence que celui-ci, et l'on serait en droit de se demander s'il ne s'est pas servi, pour noter ce dialogue dont il affirme la parfaite authenticité d'un morceau de papier sur lequel il se proposait primitivement de parler de toute autre chose. Un moment même, j'avais été tenté de supposer que cette confusion s'était produite entre le premier paragraphe de ce chapitre et celui-ci, puisqu'à propos de l'éducation particulière, il y a traité, comme on l'a vu, de l'avantage du concours à toutes les places; mais il n'est pas douteux que Diderot obéissait encore à cette même préoccupation en transcrivant cet entretien dont la verdeur et l'ironie font songer au Neveu de Rameau et dont l'auteur nous laisse le soin de tirer la conclusion.
Pour achever de persuader Votre Majesté Impériale de la nécessité de cette institution qui manque par toute terre et qui réduit par son défaut les lumières et la vertu à rien, en privant d'une base nationale l'éduca-
SUR L IMPORTANCE DU CONCOURS. SoQ
lion particulière, il faut que je lui ébauche le discours d'une mère à son fils et à son instituteur dans nos contrées, et cela d'après nature.
L'instituteur entre chez la mère, le soir à deux heures du matin, à l'heure qu'elle rentre.
LA MÈRE. — Ah! l'ahbé, vous voilà!
L'INSTITUTEUR. — Oui, madame.
LA MÈRE. — Est-ce que vous venez coucher avec moi?
L'INSTITUTEUR. — Je vîens vous dire que je m'en vais demain.
LA MÈRE. — Cela n'est pas vrai, vous ne vous en allez pas, et pourquoi vous en aller ?
L'INSTITUTEUR. — G'est quc je ne puis rien faire de vos enfants.
LA MÈRE. — Et qui est-ce qui vous dit d'en faire quelque chose, mon cher^abbé ? Vous vous donnez bien du souci et bien de la peine inutilement. Mon fils apprendra de vos mathématiques, de votre latin, de votre grec, de votre physique, de toutes vos sciences, ce qu'il pourra ; qu'il se porte bien, qu'il ait de la grâce, qu'il parle avec esprit, qu'il plaise dans le monde, qu'il soit aimable et amusant ; c'est tout ce que je vous demande pour l'aîné. Le cadet pourrait bien être un sot, malgré vous. Eh bien ! l'abbé, nous en ferons ou un militaire, ou un ecclésiastique ; au pis aller, il aura la charge du président, son oncle. Et puisque votre projet n'est pas de coucher avec moi, allez- vous-
en, car il est tard; et que je n'entende plus parler de ces fadaises-là... A propos, l'abbé, amenez-moi demain matin mes enfants.