‹ Diderot et Catherine IIChapitre 109 sur 185 · I. Trissotin · texte numérisé non relu

I. Trissotin

4o8 DIDEROT ET CATHERINE II.

ner la préférence à l'honnête jeune homme, et le personnage surtout doit être singulièrement national.

Ce que le changement d'intérêt entraînerait de changement dans l'ordre des scènes donnerait à l'ouvrage un air tout à fait nouveau.

Sans perdre de la gaieté, le fond qui ne tombe quesur un ridicule deviendrait moral.

Il n'y a plus de femmes savantes, et il y aura à jamais des têtes extravagantes qui chercheront à déranger celles de vos élèves.

J'ai entendu parler d'un de vos sujets appelé Vizen \ je crois, qu'on m'a dit bien connaître la nation, les mœurs et avoir de la verve et de la gaieté.

J'insiste sur l'excellence de la pièce. Elle ne peut atteindre au but qu'à celte condition.

Dans le troisième fragment, les conseils de Diderot ne s'adressent plus à la directrice spirituelle et temporelle des pensionnaires de Smolna, mais à un confrère et à un confrère couronné auquel il devait toutes sortes d'égards.

I. Denis Von Vizine (1744-1792), auteur de deux comédies classiques de l'ancien répertoire russe : le Brigadier et le Mineur. On a traduit d'intéressantes Lettres qu'il adressait de Montpellier et de Paris à sa sœur, en 1777 et 1778. (Paris, H. Champion, 1888, in-i6.)

SUU UNE COMKDIi: DE S. M. I. ^OQ

Bien que la chronologie des productions de Catherine II ne soit pas exactement établie, on sait du moins que la comédie intitulée : 0 Temps! n'était pas la première, et qu'elle fut composée en 1772, à Jaroslaw, sur les bords de la Volga, pendant les ravages de la peste de Moscou et le soulèvement de Pougatchef. Écrite d'abord en alleniand, puis traduite en russe, elle fut retraduite en français, par Leclerc. Une copie de cette traduction, communiquée en 1827 par un neveu de Leclerc à la Société des Bibliophiles français, fut imprimée au tome V de ses Mélanges^. Une autre copie fut adressée à Voltaire par l'Impéra- Irice qui, par une fraude dont son correspondant avait usé jusqu'à l'abus, le lui présentait comme l'essai d'un anonyme ; elle lui rappelait en même temps sa promesse d'accommoder « quelques bonnes pièces » à ses maisons d'éducation. Voltaire loua en une hgne « un dialogue toujours vrai et toujours naturel » et passa prestement aux exploits militaires et diplomatiques de Catherine, dont la conquête de Byzancc devait être le couronnement. Les applaudissements qui saluèrent 0 Temps ! sur la scène privilégiée de Tsar- Jioe-Sélo (.28 janvier 1773), ne consolèrent qu'à demi l'auteur dont le dépit se trahit dans cette phrase : « Je

I. Une autre traduction, beaucoup plus littérale et plus correcte, est due à M. A. Legrelle qui l'a publiée dans une collection des Chefs-d'œuvre du théâtre russe, imprimée à Gand. O Temps (0 Vrémia 1} a paru en 1888 (imp. F. DuUé-Plus, in-80, xi-62 p.) et forme le quatrième volume de la série.

AlO DIDEROT ET CATHERINE II.

suis bien aise d'apprendre que ces deux comédies ne vous ont pas paru tout à fait mauvaises » .

Diderot y mit plus d'égards que son chef de file; mais le naturel l'emportant bien vite, tout en indiquant les points vulnérables de l'œuvre, il parle moins de la pièce qu'il a sous les yeux que de celles auxquelles il songeait.

SUR UNE COMÉDIE INTITULÉE : 0 TeTTlpS / 0 MœUfS / ET COMPOSÉE PAR SA MAJESTÉ IMPÉRIALE DE RUSSIE.

Je ne suis point étonné que ce poème ait eu du succès : il est national, il est gai. Les caractères en sont bien dessinés, bien suivis et fortement peints, les scènes simplement amenées, les incidents domestiques, toute la conduite naturelle et le dialogue vrai.

Mais on sent partout un traducteur mol, qui allonge, qui alourdit, et qui souvent, à côté de l'expression propre, à laquelle peut-être notre langue ne se prête pas, détruit la chose précieuse, l'originalité, le mot qui fait éclater le rire et la force comique.

Il a fallu que le poète ait eu bien de la vigueur pour résister à cette épreuve; quel mal on lui a fait et qui malheureusement ne peut être réparé que par celui qui saurait également bien les deux langues !

SUR UNE COMÉDIE DE S. M. I. /m

Tja première scène est trop longue; il m'a semblé qu'il y avait quelques redites, qu'il en faudrait supprimer; c'est l'affaire d'un trait de plume de Votre Majesté.

Je puis protester à Voire Majesté Impériale, à qui j'ai promis la vérité, que la première souveraine de l'Europe sera, quand elle voudra, le premier poète comique de sa nation.

Il y a peu d'action, mais je n'en demande pas davantage, et je vais défendre contre elle-même le peu d'intrigue de sa pièce et la simplicité de son dénouement.

Je ne saurais souffrir ce qu'on appelle un dénouement merveilleux et piquant.

Ce dénouement est presque toujours romanesque. Le romanesque du dénouement qu'il faut préparer répand le même vernis sur tout l'ouvrage, et Votre Majesté Impériale a beaucoup mieux fait en amenant son mariage sur la scène précisément comme il se serait fait dans la maison.

Je la supplie de ne jamais se départir de cette loi qui lui épargnera bien de la peine et qui conservera à ses poèmes une ressemblance rigoureuse avec les choses de la société. Les ouvrages ordonnés avec simplicité donneront le ton aux autres poètes et établiront le bon goût sur le théâtre de sa nation, bon goût dont j'oserai lui dire que nous sommes bien loin dans la tragédie et dont nous nous sommes écartés, en ce

4ia DIDEROT ET CATHERINE II.

point seulement, dans la comédie, sur la trace des Latins et des Italiens, Point d'imbroglio; il est détestable dans le genre sérieux, il est maussade dans le genre plaisant.

La tragédie n'aura atteint sa perfection que quand la conduite en sera vraiment historique ; ce doit être un fait qui ait cinq instants distincts, liés si nécessairement que l'un étant arrivé, il faut que l'autre s'ensuive.

Exemple pour la tragédie* : un shérif est envoyé dans une province pour y faire souscrire une formule de foi.

L'arrivée du shérif; premier acte.

Il propose la formule à souscrire au vieillard qui commande la province et qui refuse d'apostasier ; deuxième acte.

Le vieillard est emprisonné et condamné à la mort ; troisième acte.

Ce vieillard a une fille très belle. Cette fille demande la grâce de son père, et cette grâce ne lui est accordée qu'à la condition qu'elle se prostituera; quatrième acte.

Elle se prostitue et ne sauve pas la vie à son père. Les habitants se soulèvent et le shérif est massacré; cinquième acte.

I . Diderot paraît avoir été, à plusieurs reprises, tourmenté du désir de mettre lui-même à la scène ce drame dont le plan intitulé : le Shérif, a été publié au tome VIII des Œuvres coinplèles.

Page 1