‹ Diderot et Catherine IIChapitre 110 sur 185 · SUR UNE COMÉDIE DE S . M . I · texte numérisé non relu

SUR UNE COMÉDIE DE S . M . I

Il y a tout au travers de cela un prêtre, un amant, des paysans. C'est la chose de remplissage et la fourniture des actes.

Exemple pour la comédie : C'est le méfiant. Il a un procès avec sa sœur qu'on ne saurait venir à bout de terminer. Il a une fille dont la main est sollicitée par un militaire, un magistrat et un commerçant, et il voit des raisons pour les exclure tous. Il a un ami vrai qu'il suspecte, des valets qui ne sont à ses yeux que des fripons. Ses parents, ses voisins, les indifférents, tout lui fait ombrage. D a une maîtresse charmante qu'il aime et dont il est aimé et il tremble de l'épouser. Dans un entr'acte, son ami lui propose de le mener dîner et il a des objections contre toutes les maisons qu'on lui nomme. Voilà, ce me semble, plus de matières qu'il n'en faut pour conduire la pièce à la lin du quatrième acte, moment où. sa maîtresse lui dit net que si son procès n'est pas terminé et sa fille accordée avant la fin du jour, il faut renoncer à elle.

Au cinquième acte, on trouve le méfiant résigné à tout; il arrange son procès avec sa sœur tout comme on veut ; il donne à sa fille l'amant qu'elle préfère sans la moindre objection; il souscrit à son contrat de mariage avec sa maîtresse presque les yeux fermés. Cette conversion si parfaite étonne tout le monde, mais quand tout est consommé, alors, avec une éloquence et une force inouïes < il démontre que de la manière dont on a fini son procès, il en renaîtra d'autres;

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qu'avec l'époux que sa fille a préféré, il est impossible qu'ils vivent quatre ans ensemble et qu'il fera le supplice de sa femme et eUe le sien. La pièce finit et le spectateur s'en va disant : « Ma foi, cet bomme pourrait bien avoir raison. »

0 le beau sujet dont on ne s'est jamais avisé et comme Votre Majesté Impériale s'en tirerait : l'Ami de cour !

Un homme qui protège tout le monde et qui s'en moque.

Un homme qui n'apprend la valeur d'une place par un client que pour en disposer en sa propre faveur, ou en faveur d'un gçand à qui il veut être agréable.

Un homme qui se fait honneur de tout auprès de la souveraine.

Un homme qui n'aime la fille du ministre que pour approcher plus près du souverain.

Un homme démasqué à cette jeune fille par son père, qui serait tombé dans la disgrâce du souverain.

Un homme qui abandonne le père à son prétendu malheur pour courir après ses places qu'il croit vacantes, et qui laisse la jeune fille dont la main ne peut plus lui servir à rien.

Un homme ami de son rival, qui vient solliciter le prix de ses services et qui en est joué, éconduit, etc.

Un homme qui donne des paroles à tout le monde, bien résolu de n'en tenir aucune.

Un rival honnête qui ne balance pas à s'associer au

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malheur du ministre, et à le suivre dans son exil, si l'dn consent à lui accorder la fille qu'il aime.

Que Votre Majesté Impériale n'ajoutera-t-elle pas à ces traits, elle qui conaaît ces i^rens-là bien mieux que moi !

Sa Majesté est faite pour flageller les vices de tous les états.

C'est depuis que j'ai lu sa pièce que je vais vraiment regretter les moments qu'on lui prend depuis trois jusqu'à cinq, et qu'elle emploierait bien mieux à cet utile délassement.

Si Sa Majesté se livrait à ce genre pour lequel elle a un talent très décidé, qu'elle eût la complaisance d'écrire dans ma langue qu'elle sait bien et qu'elle m'honorât assez de son estime et de sa confiance pour me faire passer son ouvrage, certainement je ne lui refuserais pas de revoir de mon mieux les amusements de Tsarkoë-Selo et de faire pour elle ce que je fais toute l'année à Paris, je ne dis pas pour mes amis» mais pour une foule d'indifférents.

J'ai relu la première scène; je me suis trompé, elle est bien et il faut la laisser telle qu'elle est.

La seule chose que j'aurais conçue autrement que Votre Majesté, c'est le caractère de Blanc-bec. Ayant à épouser Christine qui est une jolie enfant, je n'en aurais pas voulu faire une sorte de benêt, parce que cela chagrine et que Christine prend le jeune homme sans trop s'en soucier, ce qui est encore assez chagri-

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nant. C'est presque une affaire de tempérament. Mais peut-être aous demandé-je nos mœurs lorsque volis peignez les vôtres. Cependant cela aurait jeté dans l'ouvrage de la douceur qui aurait fait sortir davantage le ridicule des autres personnages et inspiré pour les jeunes gens, un intérêt qui aurait rendu Cagote et ses amies très odieuses, si leur amour avait été secret et très vif.

En offrant à sa bienfaitrice de faire pour elle ce qu'il faisait journellement à Paris pour des indifférents et souvent, selon Grimm, pour des polissons dont il ne savait même pas le nom, Diderot était sincère, tout comme il l'était en proposant d'« arranger un petit théâtre honnête » à l'usage des jeunes filles et des cadets; il en prenait l'engagement solennel dans un feuillet écrit la veille de son départ de Saint- Pétersbourg; il le réitérait dans une lettre datée de La Haye (i3 septembre 177/i); l'année suivante, il assurait encore qu'il n'attendrait pas pour se mettre à la tâche « le long âge » de Voltaire. En réalité, rien ne fut commencé, et la pédagogie dramatique — bien démodée aujourd'hui — attend encore les chefsd'œuvre qu'il a peut-être rêvés, mais qu'il n'a certainement jamais écrits.

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