LES INDISCRÉTIONS DE RULIIIÈRE
se fit trop promptement sur le dénouement dramatique dont la cabane isolée de Ropscha gardait le secret ; et, s'il était hors de son pouvoir d'empêcher les agents diplomatiques étrangers de divulguer la vérité à leurs cours respectives, elle entendait s'opposer à tout prix à ce que l'Europe entière fût mise dans le secret de leurs confidences.
Au moment de la mort de Pierre III, la France avait pour représentant à Saint-Pétersbourg le baron de Breteuil. Par un sentiment de prudence ou de pusillanimité qu'une lettre de Louis XV lui reproche fort durement \ Breteuil, averti de l'imminence d'un coup d'État, avait gagné Varsovie, confiant le soin de gérer l'ambassade à son chancelier Déranger et à un jeune attaché, M. de Rulhière. D'abord officier
que vous me le redisiez, car bien que je sois grand'mère [allusion à la plaisanterie qui faisait de madame Du Defland la petite-fille de madame de ChoiseulJ j'aime encore les douceurs et pourquoi ne m'en diricz-vous pas, monsieur Guillemet ? Vous débitez (?) bien celles que l'on dit à Cattau (Catherine II) et je vaus bien Cattau, je pense, moi qui n'ai point étranglé mon mari, moi qui n'ai point détrôné mon souverain, moi qui serais si éloignée de voler le bien de mon fils! » — La lettre de Voltaire datée de Lyon, 2 février 1769, figure dans l'édition Moland, tome XLVI, n" 7^69 ; celle de madame de Choiseul, écrite de Thugny (près Retliel, terre patrimoniale des Crozat) le 9 février 1769, n'est connue que par cet extrait du catalogue delà vente Lajariette (1860).
I. Le texte de cette lettre, citée par MM. de Flassan, Boutaric, de Broglic et Albert Vandal, a été reproduit intégralement pour la première fois, par M. Alfred Rambaud d'après deux manuscrits des Affaires étrangères au tome II du Recueil des Instructions données aux ambassadeurs et ministres de France (Alcan-Lévy), publié sous les auspices du Ministère des Affaires étrangères.
des gendarmes du roi, Glaude-Carloman de Rulhièrc avait quitté les armes pour la diplomatie et son premier protecteur, le maréchal de Richelieu, pour le baron de Breteuil, qu'il accompagna successivement en Russie, en Suède et en Autriche. A l'exception de son Discours en vers sur les disputes que Voltaire inséra, en l'apostillant de la manière la plus flatteuse, dans les Questions sur l'Encyclopédie, et de ses Éclaircissements historiques sur les causes de la révocation de redit de Nantes (1788), les autres œuvres de Rulhière sont toutes posthumes ; mais la réserve même à laquelle l'obligeaient des sujets tels que ceux qu'il avait choisis : les Anecdotes dont il va être question, l'Histoire de l'anarchie de Pologne ou encore ses Anecdotes sur le maréchal de Richelieu, servait à merveille sa renommée et, lorsque l'Académie française l'appela en 1787. au fauteuil de l'abbé de Boismont, Chastellux, chargé de le recevoir, ne lui dissimula pas qu'il devait cet honneur moins à ce qu'il avait donné qu'à ce qu'il promettait, en le félicitant d'avoir « retrouvé la plume de Tacite au delà des lieux où celle d'Ovide s'arrêtait entre ses doigts glacés ».
C'est à la prière de la comtesse d'Egmont, fille du maréchal de Richelieu, que Rulhière avait écrit ses Anecdotes sur la révolution de 1762, et il suffit de les parcourir pour s'assurer qu'un récit et des portraits tracés avec tant de liberté n'étaient point de nature à circuler librement; mais, si Rulhière eut le bonheur
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rare de dérober ces pages à l'avidité des pourvoyeurs de Marc-Michel Rey, de Jean Nourse et de leurs émules, il ne savait pas se refuser au plaisir d'en donner lecture. Parfois même, si l'on en croyait Grimm, il n'avait guère égard au rang de ses auditeurs et, après avoir lu chez madame GeofTrin le passage fort scabreux relatif à la liaison de Stanislas Poniato%vski et du chevalier Williams, ministre d'Angleterre en Russie, il lui serait arrivé d'aller quêter l'approbation du prince Adam Czartoryski, cousin germain du futur roi de Pologne ; ces inadvertances durent être rares, et Sainte-Beuve suspecte à bon droit la véracité de l'anecdote insérée par Grimm, le i^*^ avril 1770. dans sa Correspondance littéraire destinée à passer sous les yeux de l'impératrice. A cette date les négociations entamées par les ordres de Catherine pour obtenir communication et destruction du manuscrit de Rulhière avaient échoué depuis deux ans. Le fait en luimême est avéré, mais les détails on ont été mal connus jusqu'à ce jour. Deux dépêches inédites, copiées par moi aux Archives d'État, à Moscou (fonds Gahtzin), initieront le lecteur aux péripéties de celle comédie où Diderot, bon gré mal gré, dut jouer son rôle. Ce fut lui, tout d'abord, qui prévint Falconet de l'origine et de l'existence des Anecdotes dont, comme tant d'autres, il avait entendu la lecture et sur lesquelles il avait donné son avis à l'auteur, en lui conseillant de les supprimer ; mais Rulhière s'était con-
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tenté d'affirmer que son dessein n'était point de les publier et alléguait pour sa défense l'opinion de madame Geoffrin, de d'Alembert et du duc de La Rochefoucauld, qui aurait résumé ainsi son jugement : « Ce n'est pas une belle confession, mais c'est une belle vie. »
(( En effet, ajoutait Diderot, on y voit notre souveraine comme une maîtresse femme, comme un gran cervello di prlncipessa, mais cet ouvrage ayant à paraître (car il ne faut pas compter sur la parole de Rulhière : soit vanité, soit étourderie, soit infidélité prétendue d'ami, l'ouvrage paraîtra), j'aimerais infiniment mieux qu'il parût de l'aveu que sans l'aveu de l'impératrice. Le point est de savoir comment il faudrait s'y prendre. Je suis là-dessus sans vue. L'affaire est délicate et très délicate. Premièrement, il est sans vraisemblance que Rulhière communique son manuscrit; secondement, il y a des anecdotes qui, si elles sont vraies, n'ont pu se savoir que de l'indiscrétion de personnages importants et qui entourent peut-être la souveraine. Ce Rulhière ne demanderait pas mieux que d'aller prendre la place de Rossignol, et il irait à Saint-Pétersbourg »
Falconet transmit à l'impératrice, le 3 juin 1768, le texte de Diderot et la réponse qu'il se proposait de lui faire. Dès le lendemain, Catherine lui écrivait :
« Il est difficile qu'un secrétaire d'ambassade, à
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moins que de deviner d'imagination, sache les choses au vrai comme elles sont. Entre nous soit dit, je sais comme ils mentent tous les jours, plutôt que d'avouer leur ignorance à ceux par qui ils sont payés pour dire à tort et à travers ce qu'ils savent et ce qu'ils ne savent pas. Ainsi, d'avance, je parierais que l'ouvrage du sieur Rulhière ne vaut pas grand'chose, surtout parce que M. Diderot dit qu'il y a de la maîtresse femme et de la cervello di principessa. Or, dans cet événement, ce n'était point tout cela ; mais il s'agissait ou de périr avec un fou, ou de s'armer avec la multitude qui prétendait s'en déUvrer. Or à cela il n'y avait de manigance que celle de la conduite du personnage, car, sans cette conduite, assurément, jamais il n'aurait rien pu lui arriver. Il faudrait tacher d'acheter le manuscrit de Rulhière, et j'en ferai écrire à Khotinski *, ))
Voici, en effet, le message que reçut celui-ci quelques semaines plus tard, et où, sous la signature du prince Alexandre Galitzin, vice-chancelier, il est facile de reconnaître la pensée, sinon la plume même, de l'impératrice.
I. Au mois de mai 1768, le prince Dimitri Galitzin, avait dû, non sans regret, se rendre à la Haye, pour y occuper le poste de ministre de Russie et céder la place à Nicolas-Constantinovich Khotinski, ancien secrétaire d'ambassade à Madrid, qui résida jusqu'en 1778 à Paris, avec le seul titre de chargé d'affaires.
Sa DIDEROT ET CATHERINE II.
« De Peterhof, le 24 juin 17G8.
» Il m'est revenu depuis peu, monsieur, qu'un M. de Ruihière qui a été attaché comme écuyer au baron de Breteuil, lors de son ministère en Russie, a composé une relation de l'avènement de l'Impératrice au trône et qu'il se propose de la donner au public. Une production si tardive ne peut pas promettre à son auteur de grands avantages, ni du côté de la réputation, ni du côté de l'intérêt, et je me souviens d'ailleurs qu'il était trop peu répandu ici pour que cette pièce soit fidèle et exacte.
» Il aura sans doute suppléé de son propre fonds à tout ce qu'il n'aura pas su ni été dans le cas de savoir, et son ouvrage, certainement défectueux, ne passerait qu'à cet abri trompeur du séjour qu'il a fait en Russie dans les circonstances mêmes de l'événement. Sans m'embarrasser beaucoup de la sensation que ferait cette pièce, quand même l'esprit d'envie, passé du ministre mécontent de son ambassade en Suède à son écuyer, en aurait rédigé le style, je ne regarde point comme une prudence déplacée de prévenir l'impression d'un ouvrage aussi inutile. C'est la commission que je vous donne, monsieur, et voici la façon de la remplir.
» Vous vous ouvririez à M. Diderot sur cet avis que j'ai reçu et que je vous transmets. L'auteur est