‹ Diderot et Catherine IIChapitre 121 sur 185 · I. Le coup d'État parlementaire de Maupeou · texte numérisé non relu

I. Le coup d'État parlementaire de Maupeou

je pourrai donc réparer les sottises de M. l'abbé Chappe et de M. le chevalier de Jaucourt; conformer cet ouvrage à la hauteur de son premier plan, et substituer le nom d'une grande et digne souveraine à cel ui d'un ministre commun * qui me priva de ma liberté pour m'arracher un hommage auquel il ne pouvait prétendre par son mérite. »

Quels revirements vinrent de nouveau contrecarrer la décision impériale ? Diderot s*effraya-t-il lui-même de la besogne, et sa santé, jusque-là si robuste, en s'altérant peu à peu, lui imposa-t-elle une renonciation qui dût lui coûter? Rien n'est encore venu nous l'apprendre. Dans ses autres lettres à Catherine, qu'on liraplusloin, il n'est plus trace de son grand projet et sa belle dédicace, ainsi qu'il le prévoyait tout d'abord, resta dans sa tête. U vécut assez, il est vrai, pour voir paraître les premiers volumes de V Encyclopédie méthodique de Panckouke, et même pour autoriser Naigeon à y employer ses anciens articles sur l'histoire de la philosophie; mais cette entreprise, bien autrement colossale que la sienne, puisqu'elle dura cinquante ans et comporta cent soixante-six volumes, n'était plus son œuvre : œuvre toute de passion, de déclamation et de disparates, mais œuvre puissante, qui a gardé sa phy-

I. Marc-Pierre de Veyer de Paulmy, comte d'Argenson (1G96- 1764). ministre de la Guerre lorsque l'Encyclopédie lui fut dédiée, et que Voltaire déclarait « digne de l'entendre et digne de la protéger ». (Lettres sur Rabelais et sur quelques écrivains accusés d'avoir mal parlé de la religion.)

DES ACADÉMIES. l^f^^

sionomie propre et qu'on n'a pas remplacée, même en faisant mieux. On a parfois comparé V Encyclopédie à une forteresse en ruines, et, dans les circonstances désastreuses où elle fut édifiée, elle était exposée, plus que tout autre monument de cette nature, à une destruction rapide. Toutefois, ne l'oublions jamais, c'est de ses débris qu'est sorti cet esprit critique auquel nous devons les conquêtes intellectuelles, historiques et scientifiques dont nous sommes le plus légitimement fiers.

DES académies; des ma:«ivelles académiques

ET PARTICULIÈREMENT d'une ACADÉMIE DE LANGUE NATIONALE.

Diderot n'a été qu'une seule fois candidat à l'Académie française, si tant est que l'on puisse considérer comme une candidature la campagne entreprise à son insu par Voltaire au lendemain de la représentation des Philosophes et de l'incarcération de Morellet à la Bastille. D'Alembert, mieux placé que Voltaire pour peser les chances du succès, accueillit très froidement ses ouvertures à cet égard et les exhortations réitérées du « patriarche » auprès de ses amis et de ses caudataires ne convainquirent personne, à commencer par le principal intéressé. Diderot se refusait à tenter aucune

kkk DIDEROT ET CATHERINE II.

démarche et ne se souciait pas davantage d'employer la singulière recette recommandée par Voltaire à madame d'Epinay*. Ses principes à l'égard des Académies n'ont jamais varié et s'il accepta de figurer, à titre purement honorifique, sur les listes de celles de Berlin et de Saint-Pétersbourg, il entendait garder dans sa patrie une liberté qui lui semblait incompatible avec les exigences et les obligations que comporte toute agrégation à un corps savant. Il serait même facile, en feuilletant ses Œuvres, d'alléguer nombre de passages significatifs sur ce point et dont le fragment suivant n'est que le résumé.

Voici quelques faits d'expérience : c'est qu'au moment où un homme de génie entre dans une académie, il semble qu'il devienne un homme ordinaire. Je n'en vois pas d'autre raison, si ce n'est que le génie dans les sciences et dans les arts ne souffre de tâche que celle qu'il s'impose. Il fait mal tout ce qu'il fait par devoir.

Au moment où un homme de lettres entre à l'Académie française, il semble qu'il devienne stupide. Je

I. Dans une lettre classée par les éditions Bouchot et Moland au ii auguste 1760, mais qui, dans un recueil de lettres et de billets autographes à madame d'Épinay, était placée entre le i3 et le 3o juin de la même année, Ce recueil, provenant de Renouard, a passé en 1869 sous le n° 842 de la fameuse vente de livres faite alors par M. le baron Pichon ; le nom de l'acquéreur est demeuré inconnu.

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