I. Elle manque clans le manuscrit d'Upsal
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persuasive, quand je n'osais parler de sa part, mais uniquement de la mienne. J'ai rendu compte de tout cela à M. de Piper, cl il dépendra de ce que la reine jugera à propos qu'il se fasse ultérieurement. M. de Grimm ne paraît pas éloigné de faire le voyage de la Suède, mais son ami n'a pas les mêmes dispositions. J'avais une toute autre idée d'un philosophe. Je croyais que la gloire, l'amour-propre, la vanité, l'admiration étaient le principe et le but de leurs (sic) démarches. Je croyais leur ame inaccessible à ces vertus bourgeoises : la tendresse paternelle, l'amour conjugal, l'amitié. Diderot m'a détrompé. Il donne dans tous ces préjugés. Il ne parle que de sa femme, de sa fille, de son petit-fils, de ses amis et de son envie extrême de les revoir. Grimm craint que cela ne lui donne la maladie des Suisses. Ses vastes connaissances et son génie extraordinaire à part, je trouve ce vieillard extrêmement aimable. Il a été longtemps incommodé et renfermé chez lui. Je vais le voir souvent. J'ai ce courage, malgré la disproportion immense de nos facultés. Il a découvert en moi de la sensibilité, de l'âme, un caractère honnête. Je me suis aperçu que cela me tenait lieu de mérite auprès de lui. J'en ai j)ris la plus belle idée de son cœur et je l'aime du fond du mien. »
Ce que Nolcken dit ici du désir de Diderot d'embrasser les siens est confirmé par Grimm dans une lettre
à Nesselrode et en termes presque identiques : « Denis a la maladie des Suisses in grada heroico, assez pour m'inquiétcr quelquefois » , et par le comte de Grillon dans ce fragment inédit d'une lettre à d'Alembcrt, datée de Saint-Pétersbourg, 25 janvier 1774* '
a M. Diderot m'a dit qu'il n'écrivait à personne. Je lui ai demandé pourquoi. Il m'a répondu : « Je suis » trop éloigné de mes amis pour causer avec eux. J'ai )) essayé vingt fois; quand j'ai dit : « Mes parents, mes » amis, je veux m'en aller, je veux m'en aller, il ne me » vient plus rien » . Je crois qu'il partira le mois prochain, comblé de reconnaissance de toutes les bontés de l'impératrice. Vous verrez avec quelle chaleur il parle de ses grandes qualités et combien en même temps il la trouve aimable. S'il écrivait à Paris, ses lettres seraient remplies des sentiments de tendresse et de respect dont il est pénétré, et comme toutes les lettres des étrangers sont certainement ouvertes, l'im-
I. Affaires étrangères (Fonds de France, n"^ 80, ou 819 de l'inventaire imprimé). François-Félix-Dorothée des Balbes de Berton, comte de Grillon, né en 1748, colonel du régiment de Béarn, maréchal de camp en 1784, député de la noblesse du bailliage de Beauvais aux Etats Généraux, membre du club des Feuillants, nommé duc et pair en 1817, mort à Paris, le 37 janvier 1820. Ami de d'Alembert et de mademoiselle de Lespinasse, il avait visité Voltaire à Ferney en 1771, s'était vu présenter à Frédéric II par d'Alembert dans les termes les plus flatteurs, et Diderot, en le chargeant, à Saint-Pétersbourg, de remettre une lettre à la princesse Daschkof, alors retirée à Moscou, vantait aussi « son jugement et son esprit éclairé ».
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pératrice verrait qu'il est aussi utile pour sa renommée d'ctre chantée par un homme cloquent que par des troupes qui gagnent des batailles. »
La reine ne semble pas avoir insisté davantage, et la seconde lettre de Nolckcn ne renferme que quelques détails sur les préliminaires du départ du philosophe :
M Saint-Pétersbourg, 20 fuvrier-3 mars 1774-
» Vos réflexions sur Diderot sont admirables et l'impression qu'il vous a faite dans ce voyage que vous fîtes ensemble est un coup de pinceau rempU de vérité. J'ai eu l'indiscrétion de lui montrer cet article de votre lettre et j'aurais eu tort de le lui cacher. Il en a été extrêmement flatté, il y a été très sensible et il m'a chargé de vous dire mille amitiés de sa part. Nous avons ri beaucoup de votre comparaison de lui au prophète Isaïe. J'en ai été frappé, mais outré contre mon imagination, qui ne me l'avait pas présentée d'abord. Il est vrai que ce digne et aimable vieillard m'avait toujours inspiré un respect, une confiance, une admiration comme je n'en ai senti que pour peu de personnes, un sentiment tout à fait particulier. C'est vous qui l'avez déterminé. Je voudrais qu'à sa mort, au lieu d'un manteau comme le prophète en donna un à EUe, il en put distribuer une douzaine.
» n s'est préparé depuis une quinzaine de jours à
partir d'ici ; mais une indisposition subite l'a retenu. Je l'ai vu ce matin, il était fort défait et très faible ; cependant, il a fixé son départ au premier jour et nous nous sommes quasi dit adieu. L'impératrice lui a donné 2X)ur l'accompagner, un Grec, M. Bala, homme de mérite. Pour des bienfaits que celte princesse aime à répandre, tant par inclination que par habitude, Diderot a eu la gloire de lui faire la loi à cet égard. Il a exigé d'elle qu'elle lui donnerait tout ce qu'il demanderait et qu'elle ne consultât absolument que sa volonté à lui. Le désintéressement et la délicatesse qu'il a montrés en cela feront l'éloge de sa façon de penser et sont si rares aujourd'hui, surtout parmi les gens de lettres ! Les frais de son voyage pour venir ici et pour s'en aller, les dépenses pendant ce temps-là, tout cela a été exactement calculé d'après les besoins d'un philosophe. Toutes les petites choses qu'il a demandées ont été d'une simplicité parfaite. La pelisse de voyage qu'il s'est fait faire par ordre de l'impératrice est de renard commun, tel qu'en portent les plus minces bourgeois de nos pays. Enfin il a enchaîné la générosité de cette souveraine. « Gomment, lui dit-il, moi qui vous res- » peclc, qui vous admire, qui vous suis si sincèrement 1) attaché, comment oserai-je chanter vos éloges si vous » me comblez de bienfaits? Mes louanges ne pourront » qu'être suspectes, et j'aurais les plus grands reproches » à me faire... » Ne croyez pas que cette conduite lui ait fait des amis dans ce pays-ci. Au contraire, il a été
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exposé à la jalousie la plus envenimée pendant son séjour à Pétersbourg, et à toute la noirceur de la calomnie, La franchise et le désintéressement sont des vertus que des esclaves sont indignes de sentir et qu'ils détestent. Les Russes ont été au désespoir qu'un homme qui les possédât eût l'accès libre auprès de leur souveraine. Le contraste de ces vertus avec leurs vices devait trop tourner à leur désavantage. Aussi Diderot fait très sagement de quitter la partie. Il eût été tôt ou tard la victime de l'envie et de la méchanceté... »
L'amertume que trahissent ces dernières lignes s'explique par les dilTicultés incessantes de la mission de iSolcken ; elles ne provenaient pas seulement de la duplicité des deux cours, il lui fallait encore dévorer l'humiliation de ne pouvoir lutter contre un faste ruineux; dans ses épanchements familiers avec Beylon, comme dans ses dépêches officielles, ce dernier grief revient constamment.
Diderot attachait, on peut le croire, une médiocre importance aux railleries dont ces mêmes courtisans ne s'étaient pas montrés avares à l'égard du vêtement noir qu'il endossait pour ses audiences quotidiennes à l'Ermitage, jusqu'au jour où l'impératrice lui eut fait présent d'un superbe habit de couleur; mais il entendait couper court aux insinuations plus graves dont son voyage avait fourni le prétexte et démontrer
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qu'il n'était pas venu « remercier des premiers bienfaits pour en solliciter de nouveaux ». Il accepta, il est vrai, à la fin de son séjour un don de trois mille roubles qui, échangés contre un billet payable en France, se réduisirent à douze mille six cents livres de notre monnaie sur lesquelles il paya deux tableaux et une « plaque » en émail qu'il offrit à l'impératrice; sur cette même somme il voulait en outre prélever les frais de son retour, ainsi que divers présents à ses hôtes; mais Catherine ne l'entendit point ainsi. Par son ordre une pelisse, une voiture et un guide furent fournis au philosophe qu'effrayait ajuste titre la pensée de traverser seul les steppes, les marais, les fondrières et les fleuves des provinces baltiques. A ces prévenances elle voulut ajouter un souvenir plus intime, et comme Diderot sollicitait la faveur d'emporter la soucoupe sur laquelle on lui présentait chaque matin une tasse remphe de lait : « Non, dit-elle, cela se casserait et vous en auriez du chagrin » et, le jour même qu'il quitta Saint-Pétersbourg, elle lui fit remettre une cornaline sur laquelle était gravé son portrait^.
Le départ du philosophe avait d'abord été fixé aux premiers jours de février ; mais sa santé chancelante le
1. Ce bijou n'a jamais dû, ce semble, sortir des mains de Diderot ou de ses descendants. Cependant, en i8i3, un compilateur oublié, Breton de la Martinière, se vantait de le posséder : voyez tome I, page 129 de la Russie ou Mœurs, usages et coutumes des habitants de toutes le» provinces de cet empire (Paris, i8i3, 6 vol. in-i8). Je signale cette allégation sans m'en porter nullement garant.