DÉPART DE SAINT-PÉTERSBOLRG
fit ajourner au 5 mars i~-;\. D'un conmiun accord avec la souveraine et pour éviter à ses nerfs ébranlés une émotion trop cruelle, il avait pris congé quelques jours auparavant et remis à l'impératrice la lettre suivante dont il avait préalablement soumis la minute à Grimm et à deux ou trois « honnêtes gens » , entre autres au baron de Nolckon.
« Madame,
» Vous m'avez défendu les adieux. Il faut se conformer à Aos ordres et vous épargner le spectacle d'une grande peine. Oui, madame, d'une grande peine ; car une chose que je puis assurer à Votre Majesté, parce que je la sens, c'est que je ne me suis point arraché du sein de ma famille, pour venir lui présenter ma reconnaissance et mon hommage, avec plus de douleur que je n'en éprouve à m'éloigner d'elle. j\on, jamais des parents et des amis n'ont obtenu et n'obtiendront une marque plus forte d'attachement et de tendresse que celle que je donne aux miens, en retournant à eux.
» Je m'en retourne comblé des bontés de Votre Majesté et rempli d'admiration pour ses rares qualités. Combien je serais vain de l'accueil dont elle m'a honoré si je ne le rapportais tout entier à ce caractère d'indulgence propre à la divinité, qui juge moins lesX hommes sur ce qu'ils sont que sur ce qu'ils voudraient / être, et devant laquelle les vertus du cœur sont aussi/ précieuses que les dons du génie î
» Toute ma vie, je me féliciterai du voyage de Pétersbourg. Toute ma vie, je me rappellerai ces moments où Votre Majesté oubliait la distance infinie qui me séparait d'elle et ne dédaignait pas de s'abaisser jusqu'à moi pour me dérober ma petitesse. Je brûle du désir d'en entretenir mes compatriotes ; et ce plaisir dont je jouis par anticipation tempère un peu l'amertume de ce moment pour me consoler. Je me dis : « Si tu cesses de voir la grande souveraine, tu auras » du moins la satisfaction d'en parler souvent », et il me semble en effet que je souffre moins.
)) Mais après avoir parlé de vous, madame. Votre Majesté, qui est la justice même, ne me pardonnerait pas de garder le silence sur les politesses sans nombre que j'ai reçues de presque tous les seigneurs de sa cour. Lorsqu'on m'aura entendu, peut-être soupçonnera-t-on que celui qui, de retour dans ses foyers, médit de cette contrée n'avait aucune des vertus qui pouvaient le recommander à vos sujets. Pour moi , j'avoue que l'on m'a rendu, partout oii je me suis montré, fort au delà du peu que je valais ; et s'il m'arrive de changer de discours, je consens d'être rangé dans la dernière classe des ingrats.
)) Je réitère à Votre Majesté mes vœux les plus ardents pour sa santé et pour sa prospérité : puisse-t-elle n'aller causer avec son ami César qu'à l'âge de quatre-vingts ans, comme elle me l'a promis; elle a d'autant moins de raison de se presser que César ne lui apprendra rien.