‹ Diderot et Catherine IIChapitre 134 sur 185 · INCIDENTS DE VOYAGE · texte numérisé non relu

INCIDENTS DE VOYAGE

» Madame, et mon pauvre Narischkine? Et cette dette que Votre Majesté m'a si positivement promis d'acquitter ?

» Et puis je demande mille pardons à Votre Majesté de l'opiniâtreté inouïe avec laquelle je lui ai fait éprouver, depuis que je suis à Pétersbourg, les incon- Ténients de la bonté.

» Je suis avec le plus profond respect de Votre Majesté Impériale le très humble et le plus dévoué serviteur, » diderot.

» .V Saint-Pétersbourg, 22 (11) février 1774. »>

Le trajet de retour ne dura qu'un mois et si Diderot ne fut pas, comme à l'aller, retardé par la maladie, il eut à souffrir d'accidents plus ou moins graves ; îa berline impériale fut brisée au passage de la Dwina, et à Mittau le philosophe courut risque de se noyer ou de se casser bras et jambes : « C'était, a dit madame de Vandeul, une rude tache que de conduire un être qui ne voulait s'arrêter ni pour dormir, ni pour manger. Il avait pris sa voiture pour une maison où il devait habiter depuis Pétersbourg jusqu'à la Haye. » Il consentit cependant à se reposer quelques jours à Hambourg et, tandis que Bala expédiait les bagages par un chariot de poste, Diderot adressait à Enmia^ nuel Bach le curieux billet que voici :

« Je suis Français, je m'appelle Diderot Je jouis

de quelque considération dans mon pays comme homme de lettres ; je suis l'auteur de quelques pièces de théâtre parmi lesquelles le Père de famille ne vous sera peut-être pas inconnu. Je viens de Pétersbourg en robe de chambre et sans une pelisse, en poste et sans aucun Vêtement ; sans cela je n'aurais pas manqué d'aller voir un homme aussi célèbre. Je le prie de m'envoyer quelques sonates pour le clavecin, s il en a de manuscrites et qui n'aient point encore été publiées, il aura la bonté d'y ajouter un prix que je remettrai à la personne qui m'apportera ces sonates de sa part. La seule observation qu'il me permettra de lui faire, c'est que j'ai plus de réputation que de fortune, conformité malheureuse qui m'est commune avec la plupart des hommes de génie sans y avoir le même titre.

» Je suis, etc. »

Enfin on atteignit la Haye et, après les premiers moments d'épanchement avec ses hôtes, Diderot résolut de mettre son courrier à jour. En quarante-huit heures, les 8 et 9 avril 177/i, il n'écrivit pas moins de cinq longues lettres à l'impératrice, à madame Diderot, au docteur Clerc, aux dames Volland et à un destinataire inconnu dont rien dans le texte imprimé ne permet de déterminer la personnalité. Il y a forcément de nombreuses redites dans ces lettres et comme la première est encore inconnue en France, je la

LIOTIUE A l'impératrice (8 AVRIL 1774). ^77

donne ici, de préférence aux quatre aulres insérées dans la dernière édition des Œuvres complètes :

« Madame,

» Je souhaite que tout réussisse aussi parfaitement à Votre Majesté Impériale que le soin qu'elle n'a pas dédaigné de prendre pour le succès de notre voyage. Partis de Saint-Pétersbourg le 5 du mois de mars, au soir, nous sommes arrivés à là Haye le 5 du mois d'avril, au malin. Nous avons eu le temps le plus favorable, les plus beaux chemins et nous jouissons de la meilleure santé. Nous n'aurions pas arrangé la saison autrement qu'elle s'est arrangée d'elle-même, quand elle aurait été soumise à nos ordres. Un froid très Vif et des neiges très abondantes jusqu'à Riga. De Riga jusqu'ici des nuits sereines et des journées plutôt d'été que de printemps; et ce dont je remercierais presque aussi volontiers la Providence, si elle se souciait un peu de nos remerciements, assez de ces événements fâcheux qui font les beaux règnes et les voyages intéressants, comme des trous où l'on tombe et où l'on est menacé de passer la nuit ; des hôtes maussades, de mauvais gîtes, des voitures fracassées; de temps en temps de ces pas dangereux où l'on apprend à se connaître soi-même et où l'on peut montrer une ame grande et forte, quand on l'a reçue de la nature. Il est si doux d'en être sorli; on s'en souvient avec tant de plaisir; on en parle si longtemps et avec tant de

satisfaction, qu'à regarder les choses de près, les moments périlleux de notre vie ne sont presque jamais ceux que nous en voudrions effacer. Je suis bien sûr d'écrire ici l'histoire de l'âme de Votre Majesté. C'est l'aventure de Mittaubruck* qui m'a valu l'admiration de M. Bala. Il s'est bien promis d'entretenir Votre Majesté Impériale de l'héroïsme que je montrai au moment de la rupture de cette belle et commode voiture que vous aviez ordonnée, et au passage à jamais mémorable de la Dwina, au moment où la voix harmonieuse du poète se mêla au fracas de la glace à demi fondue qui s'entr'ouvrait sous ses pas. J'ai moi-même chanté ce moment; et voici mon chant ^ :

0 toi dont le cri poétique, Perçant la profondeur des flots.

Dans les gouffres de la Baltique Arracha Neptune au repos.

1. MM. Grot et Bilbassof ont lu Miltenhrack, mais l'autographe doit porter Miltaubrack : c'est bien en effet au pont de Mittau, sur 1 Aa.que se brisa la berline commandée par Catherine pour le retour de Diderot ; voir ses lettres à madame Diderot, à mademoiselle VoUand et à M. ***, des 8 et 9 avril 1774-

2. Diderot cite ici les deux premières strophes d'une pièce de vers intitulée : le Trajet de la Dwina sur la glace dans le cours du mois de mars 177à qu'on peut lire au complet, tome IX, p. 28- 3i de l'édition Assézat. Celui-ci avait introduit dans le sous-titre une variante (mai au lieu de mars) d'après une copie ancienne et en s'autorisant d'une allusion de Diderot à la sortie du soleil du signe du Taureau ; mais les dates précises du départ et de l'arrivée -des voyageurs ne justifient pas cette correction.

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