‹ Diderot et Catherine IIChapitre 135 sur 185 · LETTRE A L 'IMPÉRATRICE (8 AVRIL · texte numérisé non relu

LETTRE A L 'IMPÉRATRICE (8 AVRIL

Muse, d'une gloire immortelle Si ce grand jour te couronna.

Viens, un nouveau laurier t'appelle Au trajet de la Dwina.

Mais ce ton pompeux t'en impose ; Eh bien ! Muse, plus simplement Daigne me dicter seulement Quelques vers qui peignent la chose.

Mais si bien, mais si fortement Que l'amitié frissonne [X)ur ma vie ; Que de ses bras je me sente pressé.

Et qu'en m'écoutant elle oublie Qu'il s'agit d'un péril passé.

» J'allais continuer, mais je me suis rappelé que Votre Majesté n'aimait pas les vers, à moins qu'ils ne fussent de Racine ou de Voltaire ; et qui est-ce qui en sait faire comme cela ? Je préviens A otre Majesté Impériale que le secret en est perdu en France.

» J'ai mille remerciements à faire à Votre Majesté du conducteur qu'elle a bien voulu me choisir. C'est un très galant homme, très aimable, très indulgent et très instruit, avec lequel on peut causer histoire, politique, gouvernement, lois, poésie, comme nous l'avons fait, et puis beaucoup d'amour et un peu de religion. Il est jeune, je ne le suis plus ; aussi j'en étais réduit à payer ses folies d'hier en vieille monnaie. Il me disait hier : « Le chemin m'a paru si )) court que j'ai toute la peine du monde à me per- » suader que nous soyons arrivés » . Là-dessus Votre

Majesté Impériale jugera que M. Bala n'est pas homme à se lasser promptement d'avoir des attentions, et qu'il ne lui en a pas beaucoup coûté pour pardonner au vieil enfant sa pétulance. M. Bala est peut-être un ami solide que je devrai à Votre Majesté. Je serais très flatté qu'il lui parlât de moi, comme je pense et lui parle de lui.

» Chemin faisant, j'ai perdu mon Horace^ et ma verve ; c'est, je crois, dans la Courlande ; sans cet accident. Votre Majesté aurait pardonné à mes mauvais vers, en faveur de la morale charmante de l'ami de Mécène et du plus dangereux courtisan d'Auguste; et elle aurait eu en entier la pièce dont voici le commencement ^ :

J'ai fait des vœux aussi, mais ils étaient bornés : Un jardin, un ruisseau, quelques champs terminés Par un bout de forêt, et mon âme remplie Cédait avec dédain le reste à la folie. Les dieux m'ont exaucé. Catherine et les dieux M'accordèrent un jour ces biens et beaucoup mieux. S'il arrive, ô Destin, que ma voix t'importune. C'est pour me conserver ma petite fortune. Laisse-moi ce que j'ai. C'est assez si j'ai vu Le dernier de décembre à mon dernier écu.

1 . Très probablement l'exemplaire dans la reliure duquel Diderot avait fait enchâsser le portrait de mademoiselle VoUand peint par madame Vallayer-Costcr (voir ses lettres du 3i juillet et du 22 août 1762, tome XIX, p. 90 et iio).

2. Imitation libre du début de la satire VI, livre II, d'Horace:

Hoc erat in votis...

Elle est inédite.

LETTRE A l/ 1 MPÉ R ATRIGE (8 AVRIL 1774) 48l

» Les moments où M. Bala dormait ont fait éclorc beaucoup d'autres bagatelles que je n'ai garde d'envoyer à Votre Majesté Impériale. Je suis sûr qu'elle ne me pardonnerait jamais le parallèle de César et de Frédéric.

» J'attends avec impatience notre bagage que nous avons envoyé à Amsterdam par le chariot de poste, pour me livrer sérieusement à l'édition des Règlements de ces sages établissements dont la durée changera nécessairement la face de l'empire en préparant aux époux des moitiés, et aux femmes des maris qui sentiront les avantages de la bonne éducation qu'ils auront reçue et qui désireront que leurs enfants soient élevés comme eux.

» Sorti de cette occupation, je tâcherai de satisfaire de mon mieux aux différentes commissions dont Votre Majesté Impériale m'a honoré.

» Au moment où j'allais fermer ma lettre, j'en reçois une du docteur Clerc, qui me ferait presque espérer le bonheur que je désirais, de consacrer à Votre Majesté Impériale le reste de ma vie, en préparant une nouvelle édition de l'Encyclopédie; ainsi soit-il.

» Je suis encore à trois mois de ma patrie, et c'est un long intervalle pour un homme qu'on accablera de questions auxquelles il aura tant de plaisir à répondre. — Eh bien, vous avez donc eu l'honneur d'approcher Sa Majesté Impériale? — Très assuré-

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