LES INDISCRÉTIONS DE RULHIÈRE
mon entrevue, nous prendrions des mesures ultérieures. Ne connaissant point l'auteur, et ne Tayant vu qu'une seule fois, je savais encore moins sa demeure. M. Diderot se chargea de la découvrir et de m'en faire part. Depuis le i^"" d'août jusqu'au 4, je n'en eus aucune nouvelle, ce qui m'engagea à lui écrire à ce sujet le mcme jour. Je n'en eus point de réponse, et, me rappelant enfin qu'il m'avait dit que Rulhière était attaché à la maison d'Egmont, je tentai, le 6, d'aller à la brune demander au suisse de ladite maison son logement qu'il m'indiqua. Le lendemain 7, je fus chez mon homme que je trouvai logé dans un quatrième peu décent ^ Je me fis connaître, ainsi que le motif de ma visite, en lui proposant, s'd voulait, de me sacrifier son ouvrage et à quelles conditions ; il fit semblant de ne rien comprendre à ce véhicule, de sorte qu'il me força de prononcer le mot de vendre, dont il ne s'est point offensé. Il me demanda, à plusieurs reprises, si j'étais chargé de traiter avec lui de l'affaire; et, comme je n'ai fait valoir que mon zèle, il me répondit, après de longs débats, qu'il ne pouvait pas prêter l'oreille à mes propositions, vu qu'il attendait de recevoir directement, sous peu de jours, une réponse positive là-dessus par Diderot, qui avait donné connaissance de l'ouATage à l'impératrice ; que je lui parlais de sacrifier l'ouvrage, tandis que Diderot croit que Sa Majesté pourrait
1. Rue du Daupliin, dans un appartement que lui sous-louaît Sophie Aruould, et où il mourut.
l'approuver ; qu'au surplus il n'en avait pas assez bonne opinion pour se flatter qu'elle daignât y faire attention. Je lui dis là-dessus que, quel qu'il soit, bon ou mauvais, il était de toute nécessité que l'impératrice le connaisse, soit pour le condamner tout à fait, soit pour consentir qu'il paraisse au jour. Il me dit qu'il ne l'avait pas composé pour le public, mais à la sollicitation des personnes auxquelles il était attaché, et pour s'épargner la peine de conter de mémoire cet événenement si intéressant, comme il s'était déjà vu dans le cas de le faire. Et à mes autres objections qu'il m'a donné lieu de lui faire, d'après mes propres paroles, il me répondit que son manuscrit n'était jamais sorti de ses mains avant ; qu'il ne l'avait lu qu'à quelques personnes de confiance, et qui avaient de l'indulgence pour l'écrivain ; que, comme il avait refusé la complaisance à beaucoup d'autres, il prétend qu'on en conclut que l'ouvrage contenait des détails secrets ou trop hasardés, et que ce fut de crainte que ces faux bruits ne parvinssent aux oreilles des personnes qu'il connaissait être attachées à l'impératrice, comme madame GeoflFrin, d'Alembert et Diderot, qu'il alla leur lire son ouvrage et qu'ils y trouvèrent un grand caractère dans la personne de Sa Majesté Impériale ; qu'au reste, grande comme elle est et ayant par devers elle des actions qui immortalisent sa gloire, elle ne pouvait en général qu'être fort tranquille sur ses historiens ainsi que sur lui, si jamais il eut la vanité de se flatter que