RETOUR EN FRANCE
A peine débarqué, Diderot dut satisfaire la curiosité légitime, sinon toujours bienveillante, excitée par le bruit de son éclatante faveur et des péripéties de son lointain voyage. Les carnets de madame Nccker, d'où ses héritiers ont tiré deux recueils de Mélanges posthumes ^ et un fragment inédit d'une correspondance littéraire adressée par Suard à divers princes allemands 2, témoignent que Diderot se prêtait volontiers à
1. Voir dans les Mélanges extraits des manuscrits de madame NeckerUn VI (1798), 3 vol. in-80), tome I, p. 38i. la réponse a une lettre de Diderot, datée de la Haye, G septembre 1-7/,, et publiée depuis en partie par M. le \4comte O. d'Haussonv'iHc (XAns le Salon de madame Aecker(Ca\mRnnLé\ y, 1882, avol. in-i8), tome I, p. 173-176. Voir également dans les Nouveaux Mélanges de madame hecker (180I, 2 vol. in-S»), tome I, p. 2 2 5-2 3o, "les Fragments d'une conversation avec Diderot à son retour de Russie.
2. Quelques fragments de celte correspondance sont reliés avec des cahiers beaucoup plus nombreux de celle de Grimm
LETTRE A.l'iMPÉUATUICE < I7 OCTOBRE I774) A^Ô
celte sorte d'inteniew; il l'a d'ailleurs, \io\it ainsi dire, sténographiée lui-même dans la lettre suivante où questions et réponses sont autant de flatteries ingénieuses à l'adresse de l'impératrice.
\ l^aris, ce 17 octobre 1774.
» Madame,
» C'est du sein de ma famille que j'ai l'honneur d'écrire à Votre Majesté I Père, mère, frères, sœurs, enfants, petits-enfants, amis, connaissances, se précipitent à ses pieds, et la remercient de toutes les bontés dont elle m'a honoré à sa cour. Comme ils ont partagé mon bonheur, il est juste qu'ils partagent aussi ma reconnaissance. J'oserai le dire à Votre Majesté, parce que je lis au fond de mon cœur, que je mérite l'éloge que je vais faire de moi-même; voilà l'avantage des souverains, lorsqu'ils laissent tomber leurs regards sur l'homme de bien : ils répandent la joie dans le cœur d'un grand nombre d'autres. Les talents et les vertus
dans un recueil manuscrit appartenant aujourd'liui à la Bibliothèque de la Ville de Paris et provenant de l'eu M. Augustus Craven, dernier descendant de la margrave d'Anspach. Une autre copie plus complète des lettres de Suard a passé, en 186 1, dans la vente posthume de la bibliothèque de Monmerqué ( J. Techener, expert), u» 8877 du catalogue. J'ignore son sort uctuel.
J'ai extrait du manuscrit de la ViUe le résumé d'un entretien de Suard avec Diderot peu après son retour. On le trouvera aux Appendices, sous la cote F.
de Votre Majesté sont devenus l'entretien de nos soirées. On veut tout savoir. Aucune circonstance ne paraît minutieuse ni à l'orateur, ni à ses auditeurs. On me fait recommencer dix fois les mêmes choses, et je ne me lasse pas de les redire, ni eux de les entendre.
— Elle a donc bien de la noblesse dans sa physionomie ? — On ne saurait davantage. — Mais vous dites qu'elle est pleine de grâce et d'affabilité ? — Tous ceux qui l'ont approchée vous le diront comme moi.
— Et vous ne trembliez point en entrant chez elle ? — Je vous demande pardon, mais cela durait peu; car, ne se souvenant jamais ni de son rang, ni de sa grandeur, elle faisait oublier l'un et l'autre en un moment.
— A-t-elle de la fermeté ? — Elle m'a dit elle-même que c'était dans les moments de péril qu'elle retrouvait son âme. — Aime-t-elle la vérité ? — Tant, que je condamne au mortier d'Amurat ceux qui n'oseraient pas la lui dire. — Est-elle instruite ? — Mieux de son empire, tout vaste qu'il est, que vous ne l'êtes de vos petites affaires domestiques. — A-t-elle des connaissances agréables ? — Elle parle ma langue au moins aussi bien que nous, et nos bons auteurs lui sont aussi familiers. — Et qui l'a instruite ? — Je lui ai fait cette question, et voici sa réponse : deux grands instituteurs sous lesquels on fait bien du chemin, et sous lesquels elle a vécu pendant vingt ans, le malheur et la retraite. — Permet-elle qu'on la contredise ? — Tant qu'on veut. — L'avez-vous contredite ? — Assu-
LETTUE A l'iMPÉUATRICE (l 7 OCTOBRE I 7^4). AQ/
rément. — Mais vous faisiez une sottise ? — Elle dirait à cela : est-ce qu'on fait des sottises entre hommes ?
— Cela est charmant. Elle doit tourner la tête à tous ceux qui ont l'avantage de la voir. — Ainsi fait-elle.
— Et comment avez-vous fait pour nous revenir ? — Ma foi, je n'en sais rien. — A-t-elle de la chaleur '? — Beaucoup ; mais c'est un secret qu'elle m'a confié ; je n'ai jamais aperçu que son profond jugement et sa pénétration singulière. — Elle vous saisissait donc bien promptcmcnt ? — Si promplcment qu'aux premiers mots elle avait vu la fin d'une discussion quelquefois difficile. — Est-elle bonne ? — Trop, cl c'est peutêtre là son défaut. — Il n'est pas trop commun. — Et despote ? — Si peu, que je me souviens de lui avoir fait une fois grand plaisir, en lui avouant que je m'étais trouve l'âme, d'un esclave dans le pays qu'on appelle des hommes libres, et l'àme d'un homme hbre dans le pays qu'on appelle des esclaves. — Croit-elle en Dieu ') — Oui. — Et elle vous pardonnait de n'y pas croire ? — Pourquoi non ? — Vous êtes arrivé dans un moment bien orageux : une guerre qui n'était pas heureuse ; une révolte sur la frontière ? — Eh bien! je vous jure que je ne me suis jamais aperçu que sa tranquillité en fût altérée. Elle était bien résolue de donner la paix ù son ennemi; et elle ne voyait
. dans le rebelle qu'un sot qui attendait son supplice.
— L'événement a fait voir qu'elle avait raison. — Et puis viennent ensuite les questions sur le climat, sur
les mœurs, sur le gouvernement, sur les lois, les ministres, les prêtres, les sciences, les arts, vos académies, le prodige de l'éducation de vos écoles. Que sais-je, quoi encore ? Depuis mon retour j'ai été l'objet de la curiosité d'une infinité de personnes de toutes sortes de rang ; et je puis assurer à Votre Majesté Impériale que je n'ai encore trouvé que deux incrédules : une vieille femme de mauvaise tête et un homme d'un esprit faux ; et cette France sur laquelle Votre Majesté Impériale me permettra de lui dire qu'elle n'est pas sans prévention, est pourtant l'endroit du monde où elle est regardée le plus universellement comme un grand homme et comme un de ces souverains dont le ciel fait si rarement présent aux nations. — Aime-t-elle la gloire ? — C'est sa passion. — En ce cas elle doit être satisfaite. — Elle devrait... mais, j'allais me rengager dans les questions et les réponses...
)) Je sais bien que Votre Majesté Impériale m'a permis de lui envoyer tous les petits ouvrages qui me restaient à faire ; et je me suis bien proposé de mettre son indulgence à l'épreuve, mais je dois la prévenir que cette pauvre petite âme, bien faible, bien mesquine que j'avais laissée à Riga, je l'y ai retrouvée et que j'ai fait la sottise de la reprendre.
» Il est arrivé bien des révolutions dans notre ministère ; ce sont les économistes, les disciples de La Rivière qui tiennent le timon de nos finances. Votre
LETTJU: A l/ IMPÉRATRICE (l 7 OCTOBRE I774). li^C)^
Majesté Impériale n'en aura pas meilleure opinion, mais nous nous sommes si mal trouvés des maltôtiers et des robins, que je défie les gens d'esprit de faire pis. Au moins ceux-ci sont justes, instruits et désintéressés, et l'expérience des choses les défera peut-être de la morgue de l'école et de la folie du système. L'économiste est en administration ce qu'est le stoïcien en morale. Ils ne sont supportables que dans le moment du malheur.
» On se flatte ici que Votre Majesté Impériale va reprendre son projet de législation. Gela m'a fait relire votre Instruction, et j'ai eu la hardiesse de l'apostiller de quelques réflexions.
» A présent que Catherine Seconde n'a plus besoin de l'illustration des armes, elle me permettra de lui souhaiter une paix qui dure aussi longtemps que son règne. Après s'être acquis le nom que donnent les victoires, puisse-t-elle jouir de celui qui imprime moins de terreur, qui produit des fruits plus durables et qui est béni dans tous les siècles, celui de grande législatrice.
» Vous voilà à côté de César, votre ami, et un peu au-dessus de Frédéric, votre dangereux voisin, n reste une place à prendre à coté de Lycurgue ou de Solon ; et Votre Majesté s'y assoira. C'est le souhait qu'ose lui présenter le philosophe gallo-russe, au renouvellement de cette année.
» Je suis, avec le plus profond respect, de Votre
Majeslé Impériale le très humble et très soumis serviteur,
)> DIDEROT
De toutes les promesses maintes fois formulées et renouvelées par Diderot une seule fut religieusement tenue ; dès qu'il se fut réinstallé dans son cabinet, il jeta sur le papier le Plan d'une Université pour la Russie dont il chargea Grimm de faire parvenir le manuscrit à destination et qu'il présentait ainsi à l'impératrice :
u Madame,
» J'ai remis, il y a quatre à cinq mois, à M. Grimm le Plan d'une Université ou d'une école d'enseignement public des sciences et des arts libéraux S auquel
I. Le texte de ce travail comporte deux parties distinctes : un Essai sur les études en Russ'e et le Plan d'une Université pour le Qouvernement de Russie.
h' Essai sur les études en Russie, publié par G.-B. Depping en 1818 (édition Belin) sans indication de provenance, ne figure pas dans les manuscrits de Saint-Pétersbourg. Diderot y recommandait chaleureusement dans une note l'illustre Ernesti, et Catherine écrivait à Grimm le 29 novembre 1776 : « J'ai reçu le traité de M. Diderot sur les écoles, et je vous en remercie bien sincèrement tous les deux. Dès que la gourme de la législomanie sera jetée, je m'occuperai de cet ouvrage-là. Dieu veuille conserver jusque-là M. Ernesti. » Dans le Plan, Diderot célèbre, comme s'il venait d'y assister, les triomphes universitaires du jeune Guéneau de Montbeillard cjui datent de 1776 : c'est donc à cette date qu'on en peut reporter la rédaction définitive.
La copie formant le tome XX\ II des manuscrits dits de l'Ermitage et envoyée en Russie après la mort de l'auteur, a fourni en
LETTRE A L ' I MPÉ R AT R ICE (6 OCTOBRE I775). 5oi
Votre Majesté Impériale nous avait proposé de travailler l'un et l'autre. Je commencerai par lui rendre grâce de la marque d'estime qu'elle nous a donnée à tous deux, en nous supposant le talent et des connaissances qui correspondissent à l'étendue et à la difficulté de l'objet. Je doute que les circonstances fâcheuses où mon ami s'est trouvé lui aient permis de remplir sa tâche ; car, ayant eu entière et franche communication de mon ouvrage, ce serait pour la première fois de sa vie qu'il aurait négligé mon jugement et mon éloge, au point de me celer le sien. Quant à moi, j'ai fait ce que je pouvais faire de mieux ; ce qui ne m'empêchera point d'invoquer votre indulgence et de rappeler à Votre Majesté que cette « hommerie » qu'elle reconnaît dans nos actions et qu'elle nous pardonne se glisse aussi dans nos écrits. En confiant mon manuscrit à M. Grimm, j'ai
outre à M. Assézat deux additions dont une seule se rapporte au Plan proprement dit. Diderot v renvoie lui-même (p. 208 de la copie et 469 (tome III) de l'édition A.ssézat) ; il y examine le dilemme qui le préoccupait fort : savoir s'il est plus aisé de faire une belle action qu'une belle page ; ce morceau semble de beaucoup antérieur à 1776, car il y est question de mesdames de Meaux et du Grandval et j'y verrais volontiers le fragment d'une lettre, aujourd'hui inconnue, à madame d'Epinay. L'autre fragment, commençant par: « Le prince Orlof est mon voisin... » jusqu'à : « Il y a des hommes bien heureusement nés » et que M. Assézat supposait détaché d'une lettre (également inconnue) à la princesse Daschkof, impliquerait une revision du manuscrit en 1780, car ce fut cette année-là que Grégoire Orlof vint à Paris où, suivant le témoignage formel de Grimm (lettre à Catherine du i«''ï2 janvier 1781), il ne se montra que chez deux particuliers, Diderot et Grimm lui-même.
exigé qu'il vous fût envoyé tel qu'il était, sans addition et sans retranchement ; et c'est ce qu'il n'aura pas manqué de faire.
» Les deux grands obstacles à la prompte exécution de ce plan sont la disette de livres classiques et le manque de maîtres.
» J'y ai réfléchi, et j'ai vu qu'un de ces obstacles levé, l'autre ne subsisterait plus.
)) J'oserai donc exhorter encore Votre Majesté à employer ses académiciens et les savants du reste de l'Europe à la composition des livres classiques. C'est un service qu'elle rendra à toutes les contrées policées, et qui la comblera d'honneur. C'est un point essentiel à la perfection de l'enseignement public, dont aucun souverain ne s'est avisé. C'est une des premières causes de la durée de la barbarie dans nos écoles, et tant que cette cause subsistera, nos écoles seront barbares.
» Les livres classiques bien faits et traduits en langue vulgaire. Votre Majesté ne sera plus dans le cas d'appeler des maîtres étrangers. Ils se trouveront parmi ses propres sujets. Tout homme capable d'entendre un livre classique est capable de l'enseigner à des enfants.
» J'ai proposé de joindre à l'enseignement de la science ou de l'art l'histoire de ses progrès ; mais je crois que cet historique doit former les dernières leçons ; sans cette attention, les élèves ou n'entendront rien, ou entendront mal.
LETTUE A l'impératrice (6 OCTOBRE I775). 5o3
)) Il serait très sage d'ordonner aux professeurs de théologie de terminer l'enseignement de la religion par un traité de la tolérance.
» Si, parmi les ouvrages que j'ai cités. Votre Majesté ne trouve point le cours d'éducation de M. l'abbé de Condillac, c'est que cet excellent ouvrage d'un excellent instituteur, qui n'a pourtant fait qu'un sot élève, n'avait point encore paru * .
» Je serais aussi trop ingrat si j'avais oi blié les différentes commissions dont Votre Majesté m'a honoré. Je n'ai rien de mieux à faire que de lui consacrer ce qui me reste d'années et de sens commun, et je la supplie d'en disposer.
» Se ressouviendra-t-elle qu'au défaut de M. de Gribeauval, elle m'avait demandé un de ses bâtards? Je lui en propose deux. Votre Majesté trouvera sur un feuillet ci-joint- quelques questions auxquelles ils désireraient des réponses.
» Un artiste de cette ville a fait une pendule qui montre tous les mouvements du système planétaire. Cette machine, en mettant sous les yeux les corps célestes et leurs phénomènes, en facilite beaucoup l'intelligence. Elle serait bien placée à côté de ce
1 . Le Cours d'études pour l'instruction du prince de Parme, imprimé à Parme en 1775 par Bodoni (i3 vol. in-8"), ne fut en effet mis dans le commerce qu'en 1783, après que, sur les réclamations de la cour d'Espagne, plusieurs passages eurent été modifiés par des cartons, et qu'on lui eut substitué un titre portant la rubrique des Deui-Ponts.