LETTRE A L ' IMPÉR A TUI CE (29 JUIN I
(( Madame,
» AI. Grimm m'a remis les deux mille roubles que j'avais osé solliciter de Votre Majesté Impériale dans une de ces circonstances urgentes qui contraignent les âmes les plus honnêtes à s'écarter des lois rigoureuses de la pudeur. En lui rendant grâces de ses bontés récentes, je lui demande encore pardon de ma témérité. Elles m'ont appris qu'il y avait une souveraine au monde à qui l'on pouvait rappeler ses promesses sans l'offenser, et qui savait toujours mettre aux grâces qu'elle accordait une délicatesse qu'on trouverait à peine dans une simple particulière, dont les services peuvent être utiles, mais n'honorent jamais. Votre bienfaisance se serait dérobée à la connaissance de mon ami, si je ne l'en avais instruit. Il vous a bien reconnue et ne m'a pas désapprouvé. L'avouerai-je à Votre Majesté.»* à en juger par la sensibilité que j'éprouve dans ce moment, il fallait que l'importunité de l'indigence me fut moins pénible que celle d'un créancier; il est moins dur de manquer que de devoir. Je tenais de Votre Majesté le bonheur de vi\Te en repos ; et je tiendrai d'elle celui de mourir en paix.
» Je suis, avec la plus vive reconnaissance et le respect le plus profond, son très humble et très obéissant serviteur.
» DIDEROT
» A Paris, ce 29 juin 1779. »
5o8 DIDEROT ET CATHERINE II.
La dernière lettre de Diderot à l'impératrice est précisément aussi la seule qui fût depuis longtemps connue, car on la trouve imprimée dès 1788 en tctc du second volume de l'ouvrage qu'elle prônait.
(( Madame,
» Les mots les plus simples de Votre Majesté ne sont pas de nature à se laisser oublier par l'homme doué d'un sens même ordinaire, qui a eu le bonheur de vous approcher et de les entendre.
» Je me souviens qu'entre les motifs qu'elle employait pour m'attacher à sa personne, elle me disait que le courant des affaires journalières consumait tout son temps, et qu'en me fixant auprès d'elle, elle m'occuperait à méditer sur différents textes relatifs à la législation. Malgré la profonde connaissance qu'elle a des talents et des esprits, je crois sincèrement, et j'oserai lui dire qu'elle avait une trop bonne opinion de moi, et que la tâche qu'elle se proposait de m'imposer aurait exigé tout le génie d'un Montesquieu. Quel autre que cet homme était capable de concevoir une idée digne de la réflexion de Catherine Seconde ! Mais il n'est plus, ce Montesquieu, et son successeur se fera attendre longtemps. Que pensera donc de moi Votre Majesté si, au défaut d'un penseur aussi rare, j'avais la témérité de lui proposer un sujet autant audessus de moi qu'au-dessous de l'auteur de votre bréviaire? C'est un jeune homme; il a des parents bon-
LETÏIIE A l/lMPÉRATUICE (25 AOUT I 78 I ). 500
notes, et il n'est pas sans ressource. Rien ne l'attache à son pays : ni passion ni intérêt ; il désire d'être utile ; il a profondément étudié nos lois, nos usages, nos coutumes, les progrès successifs de notre civilisation; il a le sens juste, le caractère doux et simple, des mœurs pures, des lumières sans prétention ; avec de la modestie les connaissances qu'une souveraine qui songe la nuit et le jour au bonheur de ses sujets, ne saurait manquer d'ambitionner. Pour qu'elle jugeât elle-même de son talent, il m'a permis de mettre sous ses yeux les premiers cahiers d'un ouvrage auquel il a été conduit par les études de la profession d'avocat *. Si elle daignait l'appeler, il irait sans faste; il reviendrait comme il serait allé, et il aurait trop de vanité s'il était humilié de n'avoir pas su répondre aux vues de Votre Majesté ; il est et je suis à ses ordres. Que je serais satisfait si j'avais trouvé par hasard une occasion de lui témoigner ma reconnaissance!
» C'est avec le sentiment qui ne pourrait s'affaiblir que dans une ame ingrate, et avec le plus profond respect que je suis et serai toute ma vie de Votre Majesté le très humble et le plus obéissant serviteur.
» DIDEROT
» A Paris, ce 20 août 1781. »
I. De la monarchie française et de ses lois, par Pierre Chabrit, conseiller au conseil souverain de Bouillon et avocat au Parlement de Paris. Bouillon et Paris, 1783-1785, a vol. in-S».
OlO DIDEROT ET CATHERINE II.
Pierre Chabrit arrivait trop tard : la « législomanie » avait fait place depuis longtemps dans l'esprit de Catherine à des préoccupations toutes différentes, et le protégé de Diderot ne recueillit aucun bénéfice de cette démarche. Vainement remporta-t-il en 1784 le prix fondé par M. de \albelle à l'Académie française et qui lui fut, l'année suivante, ravi par André de Mur ville, le gendre de Sophie Arnould. Réduit à six cents livres de rente et désespéré de ne pouvoir rembourser à Pierre Rousseau un prêt de quinze cents livres, bien que celui-ci lui eût accordé tout délai pour se libérer, il se « défit » avec une forte dose d'opium, le i/i avril 1786, dans l'appartement qu'il occupait rue Saint-Honoré.
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