La Lettre au R. P. Berthier (i/Sg) est de l'abbé Cojer
2 . Par l'abbé Leclerc de ^lontlinot. La Justification avait paru pour la première fois en 1760.
53o DIDEROT ET CATHERINE II.
ont fourni la démonstration. Ces pièces ne sont pas faites pour être jouées, et elles ne le sont guère plus pour être lues. Que conclure de tout cela .3 Que la collection des œuvres de M. Diderot est bonne à être envoyée à Lampedouse où elle ne peut manquer d'avoir un grand débit. Qu'est-ce que la Lampedouse ? demandera quelque lecteur. M. D. lui répondra pour moi^ : « Lampedouse est une petite île déserte de la mer d'Afrique, située aune distance presque égale de la côte de Tunis et de l'île de Malte. La pêche y est excellente. Elle est couverte d'oliviers sauvages. Le terrain en serait fertile : le froment et la vigne y réussiraient ; cependant elle n'a jamais été habitée que par un mauvais prêtre. Le Marabou, qui avait enlevé la fille du Bey d'Alger, s'y était réfugié avec sa maîtresse et ils y accomplissaient l'œuvre de leur salut. Le prêtre appelé frère Clément a passé dix ans à Lampedouse et y vivait encore il n'y a pas longtemps. Il avait des bestiaux, il cultivait la terre, il renfermait sa provision dans un souterrain, et il allait vendre le reste sur les côtes voisines, où il se livrait au plaisir, tant que son argent durait. Il y a dans l'île une petite église divisée en deux chapelles, que les mahométans révèrent comme les lieux de sépulture du saint Marabou et de sa maîtresse. Frère Clément avait consacré l'un à Mahomet, et l'autre à la Sainte- Vierge. Yoyait-il arriver un vaisseau chrétien, il allumait la lampe de la Vierge : si le vaisseau était mahométan, vite il soufflait la lampe delà Vierge, et il allumait pour Mahomet.
{( Ah ! s'écrie M. D., mes amis, si nous allons jamais à Lampedouse fonder, loin de la terre, au milieu des flots
I. Ce qui suit est littéralement emprunté à une note et au texte du second des trois Entretiens entre Dorval et moi qui forment les appendices du Fils naturel (Œuvres complètes, tome \ 1 1, p. 108-109).
APPENDICES. 53l
de la mer, un petit peuple d'heureux; ce seront là nos prédicateurs (les comédiens), et nous les choisirons sans doute selon l'imporlance de leur ministère. Tous les peuples ont leurs sabbats, et nous aurons aussi les nôtres. Dans ces jours solennels on représentera une belle tragédie qui apprenne aux hommes à redouter les passions, une bonne comédie qui les instruise de leurs devoirs et leur en inspire le goiit. » C'est le cas de répéter ce que le bon P. Caslel disait si plaisamment à l'illustre Jean-Jacques, quand il exaltait le bonheur des sauvages : u Eh ! mon cher monsieur, que ne partez-vous, plutôt aujourd'hui que demain.^ Qui vous retient? Tous les ports sont libres, il y a continuellement des vaisseaux qui mettent à la voile. Vos chers amis vous attendent et vous tendent les bras. » Mais non ; ces messieurs veulent fronder tous les usages de nos sociétés et jouir de tous leurs avantages.
QUESTIONS DE DIDEROT ET RÉPONSE S DE CATHERIN EU SUR LA SITUATION ÉCONOMIQUE DE l'eMPIRE
Première Question.
On estime la population de la Russie, les uns à 18 millions d'âmes, les autres à 20 millions. D'où vient cette variété ? Quelle est la population
Première Réponse.
Cette variété vient de ce que personne ne sait au juste cette population ; mais voici un à peu près qui pourra ser-
I. Voyez p. 459 ci-dessus. M. P. Bartenef a publié dans les Archives russes (1880, tome III) d'abord le texte seul de ces questions, puis à nouveau, d'aprôs une copie prise par Kraprovitsky, secrétaire de Catherine II, et retrouvée au musée Roumantzof à Moscou, les mêmes questions accompagnées de réponses rédigées par l'impératrice. M. Bilbassof n'a donné, dans son Diderot à Pétersbourg, que le premier de ces deux textes.
vir de guide. Il y a neuf millions d'hommes qui payent la capitation (les femmes ne la payent pas). Les provinces et peuples suivants ne la payent pas non plus : la Livonie, l'Esthonie, Narva et son territoire, le gouvernement de Pétersbourg ou l'Ingrie, les Lapons, les Samoïèdes, la Finlande, la Petite Russie ou Ukraïne, la Nouvelle Russie au delà du Boristhène, tous cosaques de quelques noms qu'ils soient, tous les peuples pasteurs de la Sibérie, les Kalmyks, les colons étrangers établis non seulement dans ce royaume-là, mais par tout l'Empire et dont le nombre n'est pas petit. Outre cela, tout noble est exclu de la capitation, de même que les familles étrangères domiciliées par tout l'Empire depuis des siècles ou postérieurement nobles ou roturières. Tous les vingt ans on fait de nouveaux cadastres qu'on appelle revision de capitables. On met dans les cadastres depuis l'enfant qui naît tous les hommes en vie ; on paye pour ceux qui sont mis dans les cadastres jusqu'à la nouvelle revision 70 sols par tête. Ainsi on paye par conséquent pour les morts, mais en revanche les nouveau-nés pendant les vingt ans aident leurs frères dans le travail, et ceux-ci ne payent point pour eux.
Deuxième Question.
On évalue le nombre des religieux à y.Soo; celui des religieuses à 5.3oo. On dit que ce nombre diminue. Cela est-il vrai 7 Cette diminution est-elle la suite de la loi de Pierre l^% qui fixe l'âge des vœux à trente ans pour les hommes et cinquante pour les femmes ?
Deuxième Réponse.
Le nombre des couvents d'hommes en Ukraine est de 63; dans le reste de la Russie il y en a i63. Ainsi la
Russie entière n'a que loi couvents d'hommes de plus que la setde province de l'Ukraine. Le nombre des couvents de filles de cette pieuse province monte à 1 8 ; dans le reste delà Russie il y en a 68; en tout 3ii couvents. La Russie Blanche [est] non comprise dans ce calcul. Le nombre des moines et des religieuses est prodigieusement diminué depuis dix ans ; un moine et une religieuse ne reçoivent pas plus d'entretien qu'un soldat, et quoique le nombre dans chaque couvent soit fixe, ils ont profit à en avoir moins, parce que l'entretien des places vacantes reste aux occupants. Il y a très peu de couvents d'hommes où le nombre des moines aille à cinquante (s'entend en Russie); la plupart ne passe pas la dizaine. La loi de Pierre le Grand sans doute a opéré une grande réforme, mais pendant les vingt ans de règne de sa fille on s'en était écarté ; mais depuis que les terres des moines sont régies par un collège et qu'il est très difficile d'avoir des permissions pour faire les vœux, le nombre diminue, et l'empressement se refroidit en Russie. L'Ukraine est une province à privilège ; la ferveur en profite. Cependant la vigilance du maréchal comte Roumanzof, qui en a le gouvernement, avait fait grand bien à cette piovince jusqu'à la guerre où il quitta la province pour aller commander une armée.
Troisième Question.
L'entrée de la Russie a été défendue aux Juifs en 1764 ; puis cette défense fut abrogée. Y a-t-il ici des Juifs.-*
S'il y en a, à quelles conditions.^ Sont-ils traités comme les autres étrangers ? Et combien y a-t-il à peu près de Juifs ?
Troisième Réponse.
Les Juils ont été chassés de Russie par l'impératrice Elisabeth au commencement de son règne, à peu près en 1743. En 1762 il fut question de les faire revenir, mais comme la proposition en fut faite mal à propos, les choses en restèrent où elles en étaient. En 1764 les Juifs furent déclarés marchands et habitants de la iNouvelle Russie au delà du Boristhène. Toute la Russie Blanche en fourmille. Il y en a trois ou quatre à Pétersbourg. Depuis huit ou neuf ans, j'avais un confesseur chez lequel ils étaient logés ; ils sont tolérés malgré la loi ; on fait semblant d'ignorer ce qu'ils sont. Au reste leur réintégration en Russie pourrait faire grand tort à nos petits marchands ; car ces gens-là attirent tout à eux, et il se pourrait qu'il y eût plus de cris que de profits à leur rentrée.
Quatrième Question.
Les auteurs distribuent les habitants de la Russie en quatre classes : l'église, la noblesse, les adnodworzi ou hommes libres, et les paysans. Cette distribution est-elle exacte ?
Quelle est la population calculée d'après les classes ?
Quatrième Réponse.
Je ne sais pourquoi il a plu aux auteurs de distribuer ainsi les habitants de la Russie. On pourrait tout aussi raisonnablement, je pense, les distribuer ainsi : l'église, la noblesse, qui seule a droit de posséder des terres, les habitants des villes qui seuls ont le droit de faire le commerce,
53G ItlDKUOr KT OATIt KUINK II.
et Ion |)ayKitii,<t (|u'()ii poul piuliigiM' on doux ttorh^n I tmo po.Wnluiil (l(v<t ((M'iaiiiN ot Iom cnltiviuil «lo loiirn iiiiùnn, Ion uulroH Mijota do lu iioIiIonno ol d^poiuliuil d'oux. Ion» Ion p»)MimN iinnu'diitiN do ri'linpiro, ooiix do h\ nxiromio on do» duiiiainoN, Ion v(MnrimN ou <uliuuhi>i)i':i, en «pil vrui diio lioimeHHt^ni'», d'ufw maiaon, (loin no dit pur idiuN, ciir Un Nonl lorri(MN ol l'orl A lour iono ; il y «mi ii doN d'iNlriclN «MiliciH oCi ilN no N(> nu^llonl. JoiikiIh à liddo nuiin avoir un dindon dnnN Non [hw\ pot; une ponlo oit iino cIiono trop ooinmuno. .l'on ai vu dont Ion ^ronioiN ('tai(<nl nMn|)IiN do lilt'vN do nIx annôoN do rôcollo. ot ilN no lo vondai(Md |iaN. paico «pio lo prix ùlix'il loinlx'). Un NOi-aionl rnn^('N noun la proiniiMONorlo. et Ion paynaiiN do la iioMonno daiiN la noooikIo. Lu impula-lion d'api'oN Ion claNNON ncmiuI h pou proN d'apri^N Ion indicoN NuivanlN ; Ion pa^NaiiN ot liahiliuih doiuicili/iN doN villoN, pnpaiiN, capitation ooinnio ci~doNNUN. Lo clorgé un poiurail Mro coiupli^ A pou pi^^N (pio par paioÎNNi'N, dont il y on avait on fji'ù^ un coniplo paN Irop oxacl, pourtant dont lo lYsNidtat allait pour la IIunnIo (minN IMikra'Ino ot Ion provin(M!N n>u(|iiiMOH) à dix-riouC inillo, Il y a lii(ui don puroiNNON (jui ont pluNionrN prAlroN, niai» an nioiiiN y a-l-il à (:lia(pu> pnroiNNO un prAlro ot un ou doux diucroN ou lootouri. Lu n()l)I(VHMO. poMs/Mlant <U'n lorrON ot n'on poHNÔdant puN, Norait la ]iluN dillicilo à coniptor, inuiN UHHniYwniMil il y n pliiN do dix inillo gonlilNlioininoN nu Horvioo; dan» Ion ri'glmontN doN gardcN il y on a pri<N do IroiN inillo gotdilNlionnnOH, L'urni/'O, Ion corps do nnlolN an nondtro do IroiN (Navoir colni do torroN.coln! do la inarino.colui do l'arlillorio; qui font oiiNoniIdo nn doli\ do troin inillo lAlON, ot cuntro lei- (piolN il y a conlinnolloinont doN |)laint(^N do co (pi'ilN no i'0(,'oiYonl paN tout co (pii no prônoiilo. La niarino, l'arlilli' rio on iourmillont, nnnN coin|)tor IVilut civil uvoc. tonto Na d/'pondanco cl lu cour. Un nomltru liion |iIun faraud oiicoro
vît MJT l«f iene» «i àam k» riUef ytmUusuikê, dam le« e»pttâlM, matf iottoitt à Mofeou et à CajEtn.
Cet trob danef d'ItomoM» foai nUnût Uê mot» U» pkw împftMmtt pour L» défimfe de leu» pr^tcoticwf ; Le tfignwif de terre inv^rique Le* droit* de k pfopriéié» le marfheiid caeux de i» ïtltetté, le peuple cens de llutfiift-' oité»
Ce 4|tf^ £ntt cfaindre le plttf«<^eitd'étrerefm* k l'eipril. de patftî, »tbiU« qm tkigpe looftemp» «eul, qmsià Le» aeieaeef font encore nomfdk», ja^ putisl et r^iiMl4e« qm croit encore pkw «foUne fdût« i^ f'attMlie avcc (Op». mUnU k ce qu'il ieititdtM le» téoHIxref « qtii n'ahandcmne rien« ptree qu'il ne diftii^pne pM «vec prédbion^ et qui «e biMe iwwnenf élmaler, pâme que lef opiniont nedevienneot HnuMef qu'estent qn'cflef «e fonnent d«M le âouU ti »'aliniwii<rnt per La penihée* j^utm» pair le caractère.
Toute Lm laite pour une netaon doit prendre m «ource éan» le iMen ^Énkal ; quand U force et l'ij^norance «'éeartent de ce princ^^ ce tout dea ladLea de de^otiamie et d'erreur* contre leaquelf La r»i*cMi «t l'équité réd»taeitt: ce font de» joura de caUmiiéa* dont on ett^ftl k fin «vee imnaiience^
Lea peopriéteirei* f^anii» de foute âidribtÈtiau mv0^ Lonleire de leur fofftune« ne tirent que âe§ »VMtd»§fCê de fecesmaacment de U population ; en eflSrt* ik eveient d'âiiofd deatiné k produit de deux cent» erpMte de terre à edbeter k travail de dix afti«ana« et cette «tMiceaaionproeu- «ait k dbacun de cea deraiera un kw vdtenent^ une nour^ ritu» «i^péaUe et qudque commodité, K»I« Loraqne k nomluie de» homme» eat eugro«ité« k concurmace qui «a fféfulte met ka paopriéteirea tn état de réduire k récompen»e du t««vaii au plu» aimpk neeeaasire; aLoca »vec k mteae quantité d'aa|ient»« ik entratiennent peut-ltre deux
538 DIDEROT Eï CATHERINE II.
fois plus d'ouvriers, et ils se procurent ainsi de nouvelles jouissances, puisque cet accroissement de travail n'est dévoué qu'à leurs volontés et à leurs fantaisies.
Le pain qui nourrit le peuple, la religion qui le console : voilà ses seules idées. Elles seront toujours aussi simples que sa nature. La prospérité de l'Etat, les siècles, la génération suivante, sont des mots qui ne peuvent le frapper; il ne tient à la société que par ses peines, et de tout cet espace immense qu'on appelle l'avenir il n'aperçoit jamais que le lendemain. Il est privé par sa misère d'un intérêt plus éloigné.
Cinquième Question.
Les auteurs disent que les marchands étrangers éprouvent beaucoup de difficultés à s'établir en Russie et beaucoup d'embarras et d'obstacles dans l'exercice de leur commerce. Cela est-il vrai .^D'où cela vient-il, si cela esti* Pense-t-on à faire cesser ces abus ?
Cinquième Réponse.
Si ces difficultés existent, elles ne peuvent venir que de l'ignorance de la langue, des lois du pays et de la jalousie et des entraves des étrangers établis ; car les lois ne sont rien moins qu'opposées aux étrangers. Elles leur laissent le commerce en gros et ne réservent que le commerce en détail aux indigènes. Mais si un étranger se fait inscrire parmi les marchands du pays, ce qu'il peut faire chaque fois que l'envie lui en viendra, il peut faire le commerce de détail qui, d'ailleurs, est défendu aux étrangers, quoiqu'il n'y ait presque pas un perruquier, ou tel autre Français, comme gouverneur, gouvernante, etc., qui
ne lexerce sous main, au risque d'encourir confiscation au profit des marchands mercantiles du pays. C'est peut-être ce danger du commerce défendu qui fait dire aux gens qui l'ont exercé et qui y ont perdu, cpie l'exercice du commerce est soumis en Russie à beaucoup d'obstacles et d'embarras. D'un autre côté, il est assez usité en Europe de regarder la Russie et le commerce que les étrangers y font comme un autre Pérou où il ne s'agit que de venir pour s'enrichir.