‹ Diderot et Catherine IIChapitre 16 sur 185 · LES INDISCUÉTIO.NS DK RU LUI ÈRE · texte numérisé non relu

LES INDISCUÉTIO.NS DK RU LUI ÈRE

(.ant qu'il sera chassé du concours parce qu'il a touché un peu de trop près à la religion *... »

» J'accompagnai M. Khotinski à la seconde visite^ écrivait de son côté Diderot à Falconet, et je tâchai de réparer par beaucoup de gaieté le ridicule de la première. On n'a fait cette histoire que pour la curiosité de la comtesse d'Egmont. On n'a aucun dessein de la publier, on en fera lecture à M. Rhotinski, afin qu'il en juge par lui-même, et on n'a nulle répugnance à en faire passer une copie à Pétersbourg, pour peu que Sa Majesté Impériale en marque l'envie ; ce qu'on n'ose présumer, car nous sommes surtout modestes. Voilà le résultat de cette affaire que M. de Rulhière traduit comme il lui plaît. »

Répondant par le même courrier (6 septembre 1768) à une question du sculpteur, Diderot lui disait encore :

« Pourquoi je vous ai chargé de l'affaire, et non le général Betzki ? C'est que les lettres que je vous écris sont moins sujettes à être ouvertes que celles que je lui écrirais. C'est que j'ai pensé à en écrire directement à Sa Majesté Impériale ; c'est que, puisqu'il devait y avoir un intermédiaire, j'ai mieux

I. Il s'agit du Discours eu vers sur les Disputes que l'Académie dut écarter « malgré tout son mérite », parce qu'il contenait des réflexions et des détails que sa prudence ne lui permettait pas d'appuyer [Mémoires secrets, dits de Bachaumont, 25 août 1768).

l^O DIDEROT ET CATIIEUINE IF.

aimé que vous le fussiez que personne. C'est que c'était une affaire à traiter de littérateur à littérateur, et non de littérateur à ministre. C'est qu'on a tout gâté et que je me doutais qu'il en serait ainsi. L'argent s'accepte ou se refuse selon l'homme qui le propose. » Il n'est plus question dès lors de Rulhière et de son manuscrit dans les lettres de Diderot à Falconet; un passage des Mémoires de la princesse Daschkof prouve que le philosophe ne perdait pas l'affaire de vue et comprenait les dangers d'une indiscrétion toujours éventuelle. Mécontente des procédés de l'impératrice à son égard, et soucieuse peut-être de faire oublier la part effective qu'elle avait prise au coup d'Etat de 1762, la princesse entreprit un long voyage à travers l'Europe et fit à Paris, en 1770, un premier séjour durant lequel elle ferma sa porte à tout le monde, sauf à Diderot. Rulhière voulut précisément un jour forcer la consigne ; mais le philosophe s'y opposa et, pour justifier son insistance sur ce point, révéla l'existence des Anecdotes à la princesse et lui remontra qu'en refusant de voir l'auteur, elle contribuerait à les discréditer. La princesse suivit alors son conseil ; de plus, et toujours d'après elle, Diderot aurait, après son départ, écrit à l'impératrice que ce refus enlevait au travail de Rulhière une authenticité que « dix Voltaire et quinze misérables Diderot n'auraient pu détruire ». Cette lettre ne nous est pas connue, et Catherine n'y fait aucune allusion dans sa

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corresponJance avec Falconet ; mais ni sa curiosité, ni sa rancune n'étaient encore assouvies et se traduisirent, l'année suivante, par un retour offensif.

Rulhière, qui avait déposé entre les mains de Choiseul une copie de son manuscrit, — copie dont Voltaire en 1-G8 sollicitait la communication sans l'obtenir, — s'était vu attribuer, à défaut du consulat de Saint-Pétersbourg, la mission d'écrire pour l'instruction du Dauphin (Louis XVI) l'histoire du partage de la Pologne et gratifier de ce chef de six mille livres de pension ; cet emploi lui fut enlevé lors de la disgrâce de son protecteur. A quelque temps de là, le comte de Provence témoigna le désir d'entendre la lecture des Anecdotes, et Rulhière se départit, cette fois, de sa réserve. Mandé aussitôt chez le duc d'Aiguillon et sommé de lui livrer la fameuse pièce, menacé même de la Bastille, il en référa à Monsieur, qui le pourvut d'un brevet de secrétaire ordinaire, et le prit officiellement sous sa protection, lors d'une nouvelle tentative comminatoire de Sartine auprès de l'auteur.

Et lorsque j'ai perdu Mécène, J'ai retrouvé Gcrmanlcus,

disait Rulhière à la fin d'une longue Épître à Chamfort sur le renversement de sa fortune. Ses tribulations étaient en effet finies. Après avoir ajouté aux

Anecdotes une sorte de post-face, datée du 20 août 1773, où il résumait et réfutait les diverses critiques que ses auditeurs lui avaient adressées, il put se consacrer en paix à des travaux de plus longue haleine. Quand il mourut presque subitement , le 3o janvier 1792, ses papiers furent, dit-on, saisis, par ordre de la municipalité de Paris, peut-être pour s'assurer s'il laissait quelques fragments d'une histoire de la Révolution que la cour l'aurait chargé d'écrire. Mais la uriosité publique, un moment éveillée, oublia bien vite la mesure extraordinaire qui avait suivi sa mort, et Catherine elle-même, informée par Grimm de la fin de Rulhière, lui répondit qu'elle n'avait « presque pas attiré son attention ».

Rulhière ne s'était engagé qu'à garder par devers lui les Anecdotes tant qu'il vivrait. Soit par prudence, soit plutôt en raison des circonstances, ses héritiers attendirent que l'impératrice eût elle-même disparu pour les mettre au jour. Elles ne furent donc publiées qu'en 1797. Attaquées par Richer- Serisy en termes déclamatoires*, réfutées sur quelques détails par Fortia de Piles ^, ces révélations tardives ne produisirent pas, on peut le croire, grande sensa-

1. Dans une lettre publiée à la suite de la traduction par P. -F. Henry du Voyage en Norwège, en Danemark et en Russie, de Swinton (Paris, i797» ^ vol. in-8''.)

2. Examen de trois ouvrages sur la Russie (i8o2, in-12; nouvelle édition avec le nom de l'auteur, 1817, iu-8").

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tion ; mais si, après le meurtre de Gustave III et l'exécution de Louis XVI, l'Europe n'en était plus à apprendre comment un parti se débarrasse d'un souverain, les lettrés contemporains sentirent et leurs descendants goûtent encore aujourd'hui le charme d'un de ces récits où excelle la prose française et dont V Histoire de Charles XII avait fourni à Rulhière le type et le modèle.

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