DIDEROT A LA COUR. -JQ
sentir ce que sa gloire pourrait acquérir d'éclat par une union intime avec une nation plus capable qu'une autre de rendre justice à ses qualités éminentes et de n'user avec elle que de procédés nobles. «
D'Aiguillon lui répondit par retour du courrier :
« L'exhortation que vous avez faite à M. Diderot est très bien placée. Je ne sais si l'on peut assez compter sur ses sentiments pour croire qu'il se conduira d'après les principes que vous lui avez rappelés.
» Son admiration continuelle pour l'impératrice est une disposition bien prochaine à l'adulation. Ces observations ne nous empêcheront pas de rendre à M. Diderot la justice qu'il aura méritée, et je présume que vous vous mettrez en état d'apprécier sa conduite à sa véritable valeur. Le livre qu'il a pubhé à son passage à la Haye, et dont le Roi vous a chargé de déférer un passage à la cour de Pétersbourg, n'est pas fait pour donner bonne opinion de son attachement à sa patrie. »
Tout en laissant planer sur le philosophe un soupçon dont ses accusateurs auraient été fort empêchés de faire la preuve, le ministre français s'efforçait, on le voit, de profiter des dispositions bénévoles de Catherine à son égard pour amener entre les deux pays un rapprochement que le traité secret conclu, en 1764, par la Prusse et la Russie et les futiles questions de protocoles soulevées par Louis XV, à propos des
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« reversalcs ' » rendaient tout à fait improbable . Fidèle à ce mandat, Durand notait les moindres propos échappés de la bouche de Diderot au sortir de l'Ermitage, qu'il s'agît de Frédéric II, du partage de la Pologne ou des Anecdotes de Rulhière. Deux de ces dépêches (9 novembre et 5 décembre 1773) ont trait au désir impérieux manifesté par Catherine d'avoir connaissance de celles-ci, et au souci non moins vif des représentants de Louis XV de le dégager de toute ingérence dans cette affaire.
En retraçant sur la fin de sa vie le souvenir des causeries de la (( chaise prophétique » et du fauteuil impérial, où il apportait, selon toute apparence, infiniment plus de tact et de souplesse que son ami^, Grimm avouait « que l'impératrice n'était jamais absente )> de ces causeries intimes, si libres qu'elles fussent et parfois, comme Diderot le reconnaissait lui-
1. La difficulté, soulevée en 17G2 par Pierre III et qui ne fut résolue qu'en 1772, portait sur l'adjonction des épithètes Impériale et Royale dont le cabinet de Versailles et la chancellerie de Saint-Pétersbourg refusaient de se servir dans leurs dépêches respectives. Le conflit prit un moment un caractère aigu en 1767 entre Choiseul et Panin et fut la cause du déplacement de Dimitri Galitzin, remplacé à Paris par un simple chargé d'affaires. Cette question « d'engagement et de préséance » revient maintes fois dans les Instructions publiées par M. Alfred Rambaud (Voyez tome II, passim, et spécialement pp. 387-288).
2, Voir le Mémoire historique sur les origines et les suites de mon attachement pour l'impératrice Catherine II, jusqu'au décès de Sa Majesté impériale, par Grimm, publié dans le tome II du Recueil de la Société Iiistorique russe et en tète du tome I^'' de la Correspondance littéraire.
CONSEILS ET CONFIDENCES. 8l
même, lui arriva-t-il d'outrepasser le droit de tout dire que son interlocutrice lui avait dévolu. Quinze ans plus tard, en présence de courtisans infiniment plus déliés, tels que le comte de Ségur et le prince de Ligne, Catherine citait au premier, qui nous l'a conservée, la réplique par laquelle elle avait clos une trop vive discussion :
« Monsieur Diderot, j'ai entendu avec le plus grand plaisir tout ce que votre brillant esprit vous a inspiré ; mais, avec tous vos grands principes que je comprends très bien, on ferait de beaux livres et de mauvaise besogne. Vous oubliez dans tous vos plans de réforme la différence de nos deux positions : vous, vous ne travaillez que sur le papier qui soufire tout ; il est tout uni, simple et n'oppose d'obstacle ni à votre imagination, ni à votre plume, tandis que moi, pauvre impératrice, je travaille sur la peau humaine qui est bien autrement irritable et chatouilleuse. »
{( Dès lors, ajoutait Catherine, il ne fut plus question entre nous que de morale et de littérature. » On verra plus loin qu'une fois cependant Diderot, soufflé par Durand, remplit à ses risques et périls, et comme s'il agissait de son propre mouvement, la délicate mission de pressentir l'impératrice sur un projet d'alliance avec la France en vue d'un traité de paix avec la Turquie.
Diderot avait voulu résumer le souvenir de ses entretiens dans toute une série de chapitres qui, sans
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lien apparent entre eux, devaient provoquer les méditations de son interlocutrice après leur séparation. Il n'avait pas gardé copie de ces « feuillets », il le dit, et on peut l'en croire; quant à l'impéralrice, elle n'en avait révélé l'existence à aucun de ses correspondants ; il n'y est pas même fait allusion une seule fois dans ses lettres à Grimm, resté à Saint-Pétersbourg comme à Paris le confident du philosophe et devenu bientôt celui de l'impératrice. Ce précieux cahier, que personne, à ma connaissance, n'avait encore signalé, serait donc resté probablement lettre close pour nous, sans la parfaite obligeance de feu M. Alexandre Grimm,. conservateur de la bibliothèque privée de l'Empereur. C'est lui qui me mit spontanément le manuscrit entre les mains ; c'est à lui d'abord, et plus tard, grâce à la haute intervention de M. l'amiralJaurès, alors ambassadeur de la République française auprès d'Alexandre III, et de M. Ternaux-Compans, alors premier conseiller d'ambassade, que je dus de pouvoir le transcrire; c'est lui, enfin, qui poussa la bienveillance jusqu'à se charger d'une partie du travail fastidieux de la copie, afin d'abréger la durée de mon séjour. Que les zélateurs de la gloire de Diderot ne l'oublient donc pas : sans^ M. Grimm, — cette homonymie, à un siècle de distance, n'est-elle pas curieuse ^ — ils ne Hraient pas aujourd'hui ces pages dont quelques-unes peuvent se comparer aux plus brillantes et aux plus hardies qui soient sorties de la plume du philosophe.