‹ Diderot et Catherine IIChapitre 28 sur 185 · CONSEILS ET CONFIDENCES · texte numérisé non relu

CONSEILS ET CONFIDENCES

« bien persuadé, écrivait-il à l'impératrice , qu'un livre de celte nature ne peut être fait que par un seul homme » ; tantôt questionné par Catherine sur sa manière de travailler, il expose naïvement la méthode qu'il faut suivre pour avoir du génie, démontrant ainsi, sans s'en douter, qu'il n'était pas rimpro\isateur toujours prêt que Janin et d'autres faiseurs se sont plu à représenter pour abriter leur stérile fécondité derrière un illustre exemple; tantôt il témoigne son insurmontable aversion contre l'Académie et les « manivelles académiques » ; ou bien c'est un piquant apologue sur le régime despotique {le Postillon de Ifamm à Lipstadt); ce sont de ces dialogues oii il excelle, tels que celui d'une mère de famille et d'un abbé, précepteur de ses fils, ou celui d'un grand seigneur et d'un créancier, où il y a très probablement autre chose qu'une réminiscence de la scène fameuse de Don Juan et de M. Dimanche, Ce qui frappe surtout dans ces préceptes, ces fantaisies ou ces confidences, c'est l'accent d'une liberté entière, à peine maîtrisée par des formules louangeuses que les ennemis du philosophe avaient et auront sans doute encore beau jeu à lui reprocher, a Je m'arrête, dit-il, pour faire une réflexion. Quelle différence entre la pensée d'un homme dans son pays et la pensée d'un homme à neuf cents lieues de sa cour !... Combien la crainte relient le cœur et la tête ! Quel singulier effet de la liberté et de la sécurité ! »

Il sait mieux que personne, d'ailleurs, la distance qu'il y a entre « un pauvre diable qui s'avise de politiquer sous la gouttière et ce qui se passe dans la tête d'une souveraine... Rien n'est plus aisé que d'ordonner un empire, la tête sur son oreiller. » Aux toutes dernières pages du manuscrit, il ajoute ceci : « J'ai pu être indiscret, inconsidéré, mais j'ai là, au côté gauche, un censeur sévère qui m'assure que je n'ai été ni faux ni méchant. Je suis un philosophe comme un autre, c'est-à-dire un enfant bien né qui balbutie sur des matières importantes. C'est mon excuse et la leur. Ils veulent tous le bien, ce qui les expose quelquefois à parler fort mal. Le tyran fronce le sourcil, Henri IV et Votre Majesté sourient. »

Au reste, il ne fallait rien moins qu'une pareille impunité pour oser traiter avec cette franchise, et parfois cette brutalité, des questions telles que la nécessité de la tolérance ou de la morale des rois, pour écrire, en pleine monarchie théocratique et absolue, que ce sont les basses conditions qui fournissent des hommes éclairés (D'un tiers-état) , ou pour pronostiquer la grandeur de l'Allemagne, le jour où la maison impériale (d'Autriche) — Diderot ne se trompait que de latitude — aurait dévoré les éleclorats. Dès lors aussi, on s'explique que ces conseils et ces avertissements soient restés absolument secrets et dérobés avec un soin jaloux aux fureteurs de curiosités historiques. Les lecteurs peuvent donc être assurés qu'ils ont ici le fond

(O.NSKILS i: T CONFIDENCES. 87

même de la pensée de Diderot sur quelques-uns des problèmes qui, au bout d'un siècle, préoccupent encore les esprits. Est-ce à dire pour cela qu'il ait toujours vu juste ? Tant s'en faut. Qui ne sourirait aujourd'hui en l'entendant préconiser la nécessité d'une littérature et surtout d'un art dramatique d'État? Ce fut la chimère de Napoléon l", et l'on sait quels fruits les lettres et le théâtre de son temps en ont recueilli. Et que dire aussi de ce passage? : « Qui est-ce qui sait un mot des petits papiers philosophiques de Voltaire? Personne. Mais les tirades de Zaïre, d'Alzire, de Mahomet, etc. , sont dans la bouche de toutes les conditions, depuis les plus relevées jusqu'aux plus subalternes... » Décidément, les contemporains, même quand ils ont du génie, sont mal venus à se constituer les guides de leurs successeurs. Chaque génération emporte avec elle ses admirations et ses antipathies, ou si, par grand hasard, elles lui survivent, elles se déplacent, et ce que nous avons applaudi hier, nos petits-neveux se donneront de loin en loin la peine d'aller l'exhumer de ces nécropoles intellectuelles qu'on appelle des œuvres complètes.

C'est affaire à eux. Notre rôle, à nous qui traversons la fin d'un siècle que Sainte-Beuve appelait <( l'ère des scoliastes », notre rôle est de fouiller archives et bibliothèques sans lassitude et sans dégoût, soutenus par la pensée que ce que nous arrachons à l'oubli représente une parcelle d'un trésor, hélas ! bien appau-

vri. Ce n'est que justice après tout, quand il s'agit d'un homme qui professait la foi la plus sincère dans le jugement de la postérité et qui a eu pendant longtemps si fort à s'en plaindre.

Page 1