‹ Diderot et Catherine IIChapitre 29 sur 185 · LÉGISLATION · texte numérisé non relu

LÉGISLATION

L'Essai par lequel s'ouvre ce chapitre n'est pas, comme son titre pourrait le faire supposer, une étude sur la puissante administration à laquelle La Reynie et Sartine ont attaché leur nom. Diderot a pris ici le mot de police dans l'acception que lui ont plusieurs fois donnée Pascal, Bossuet, Fléchier, Fénelon, Massillon, ^lontesquieu et Voltaire, c'est-à-dire dans le sens d'organisation politique. Le doute qui pourrait résulter de l'emploi de ce terme tombé en désuétude serait dissipé d'ailleurs dès les premières hgnes. Ce que Diderot tente ici, ce n'est rien moins qu'une esquisse de notre histoire féodale et de nos origines parlementaires, et son but principal était de montrer à Catherine les dangers que, selon lui, les réformes de Maupeou faisaient courir à la monarchie française.

go DIDEROT ET CATHERINE II.

L'occasion lui était bonne pour exalter en même temps la sagesse de sa bienfaitrice, tout occupée alors de donner un code à son empire. La Récapitulation qui termine cet essai nous en révèle l'instigateur et nous en fait voir le but; c'est M. de Narischkine qui avait demandé à Diderot de jeter sur le papier un historique des récentes révolutions judiciaires de la France, et Diderot se vante d'avoir emprunté les éléments de cet exposé aux actes particuliers et secrets de la magistrature. Comment se les était-il procurés à Saint-Pétersbourg? C'est ce qu'il ne nous dit pas. Il reconnaît d'ailleurs lui-même qu'il a pu commettre de légères inexactitudes dans le récit des procédés du chancelier à l'égard de d'Aiguillon ; ce n'est point la seule faute sans doute qu'on pourrait reprendre dans ce résumé. Les préliminaires et les péripéties de la lutte de Maupeou ont trouvé un récent historien dans M. Jules Flammermont*, et c'est à son livre qu'il faut renvoyer le lecteur soucieux d'étudier dans leur détail ces réformes et leurs conséquences. L'avenir, en somme, a donné raison à ^laupeou sur plus d'un point; mais les contemporains n'en jugeaient et ne pouvaient pas en juger ainsi. Nous applaudissons aujourd'hui à la largeur et à la supériorité de ses vues ; en 1773, Maupeou n'était aux yeux du plus grand nombre qu'un ambitieux, servi par des comparses mé-

I. Le chancelier Maupeou et les Parlements, ouvrage couronné par l'Académie française. (Alphonse Picard, i885, in-S".)

ESSAI IlISTORIQl-E StU LA POLICE. 9I

dlocres ou décriés : pour apprécier sainement une révolution, il ne faut pas y avoir assisté.

Au moment où celle-ci se produisit, Catherine sortait à peine de ce qu'elle appelait elle-même sa crise de législomanie, et s'il est vrai qu'elle fit de l'Esprit des lois son bréviaire, comme elle l'écrivait à ^ oltaire, elle se l'était si parfaitement assimilé qu'elle en a reproduit des paragraphes entiers dans sa fameuse Instruction pour' la commission chargée de dresser le projet d'un nouveau code de lois dont il sera question plus loin. Diderot s'en était-il aperçu? C'est bien probable, mais il n'eut garde de le dire, et il aurait eu à cela d'autant plus mauvaise grâce que son érudition historique était, comme celle de presque tous ses contemporains, en partie puisée dans l'inmaortel livre de Montesquieu ; le surplus lui venait de l'Abrégé chronologique du président Hénault et de l'Histoire critique de l'établissement de la monarchie française de l'abbé Dubos.

Page 1