‹ Diderot et Catherine IIChapitre 37 sur 185 · La Chalotais · texte numérisé non relu

La Chalotais

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Il détermine le commandant à se faire juger en règle.

Les pièces du procès sont apportées de la province. L'affaire s'instruit. A l'instigation de l'homme pervers, on comble le déshonneur du commandant par des lettres d'abolition.

Ces lettres sont toujours contraires au courant de Tordre judiciaire, et aux vrais privilèges de la justice et des tribunaux. Abolir le délit, c'est abolir la loi.

. Ces lettres d'abolition, il les fallait enregistrer. L'homme pervers ne doute nullement que le tribunal ne se refuse à l'enregistrement ; voilà le moment qu'il attendait.

En réponse à la réclamation du tribunal, il lui envoie im édit. Mais, comme son projet était que le tribunal persistât dans son opposition, il place à la tête de cet édit un préambule insultant qui ne pouvait être souscrit que par des infâmes. Aussi n'y souscrivirent-ils pointa C'est ce qu'il désirait ; et c'est de là qu'il part pour les traduire comme des rebelles, les anéantir, les dépouiller de leur état, et les disperser aux extrémités du royaume, dans des lieux affreux où plusieurs sont morts, après avoir beaucoup souffert^; cruauté dangereuse et superflue.

1. M. Flammcrinont a publié intégralement (p. n6-i2o) le préambule de cet édit.

2. Voir dans le livre de M. J. Flammermont (p. 220 et suivantes) le détail des persécutions subies par divers magistrats et l'inqualifiable dureté du chancelier à leur égard.

ESSAI HISTORIQUE SLR LA POLICE. l3l

Ces gens n'ont rien deviné de toute cette manœuvre ténébreuse.

La faute qu'ils avaient coutume de commettre, faute qui les avait toujours rendus odieux, ils la commirent ; ce fut de quitter leurs fonctions de juges, et de punir ainsi leurs concitoyens d'un mécontentement auquel ils n'avaient aucune part ; et de mettre le feu à une des ailes du bâtiment, parce qu'il avait plu à un maître insensé de mettre le feu à l'autre aile.

Le passé ne leur apprit point que l'avenir réparait tout , et que le point important était d'attendre cet avenir.

Ils ne virent que le moment. Ds oublièrent qu*il pouvait survenir des changements favorables dans le ministère, un roi plus disposé à les favoriser, des régences, des minorités. Ils se montrèrent inflexibles et ils furent brisés.

37. Pour en imposer aux peuples, auxquels on n'en impose point, on dit qu'on allait rendre la justice gratuite ; et elle devint beaucoup plus dispendieuse qu'elle ne l'était auparavant.

On dit que, pour épargner aux plaideurs de longs voyages, de longues absences et des frais immenses, on allait remplacer les tribunaux anéantis par un grand nombre de cours souveraines où les affaires seraient terminées en dernier ressort, et dont les membres seraient stipendiés par l'Etat ; ce qui fut fait, mais en acceptant tous les misérables qui eurent le

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iront de se présenter, et en les stipendiant pauvrement. Ces places respectables de la magistrature, je les ai vues colportées de maison en maison, sans qu'il se trouvât un homme honnête qui en voulût.

38. Si l'homme pervers avait eu de la tête, c'était là le moment du rappel des jésuites, et de leurs nombreux affiliés. Cette funeste idée lui devait sourire d'autant plus qu'il n'ignorait pas qu'il y avait, dans le corps même des remontrants qu'il détruisait, des places qui appartenaient en propre aux jésuites et qui étaient occupées par des prête-noms.

Dans ce temps, il me vint en tête de lai adresser une petite lettre, sous le nom d'un avocat bien connu et bien diffamé ^ et le titre de Projet pour renverser sûrement une monarchie. Je n'en fis rien par deux raisons : la première, c'est que l'homme pervers était homme à se servir de mes moyens ; la seconde, c'est qu'il est fou à un honnête citoyen de s'exposer sans aucun fruit.

39. Afin de bien cimenter la puissance absolue et notre esclavage, on mit à la tête des tribunaux tous ceux des intendants de province qui se prêtèrent à cette basse complaisance pour la cour.

Dans la province, l'intendant était toujours l'homme du roi, et souvent ses opérations étaient croisées par le magistrat. Ce contrepoids est ôté ; et dans un

I. Linguet. Ce passage est la seule trace de cette velléité de polémique.

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moment, nous avons sauté de l'état monarchique à l'état despotique le plus parfait. Aussi, a-t-on publié en France un petit écrit, où l'on se propose de faire voir que la conduite de \otre Majesté est exactement le revers de la nôtre*, et qu'au moment où elle s'occupe à créer des citoyens, nous nous occupons à créer des esclaves. Puisse-t-elle réussir aussi promptement et aussi facilement dans ses vues honnêtes et humaines que l'homme pervers a réussi dans ses vues injustes, malhonnêtes et cruelles !

Ao. Il y avait trois ou quatre grandes charges dont les revêtus ou titulaires ne pouvaient être dépouillés :

— La charge de chanceUer que l'homme pervers occupait ;

— La charge de procureur général ; celle de premier président du parlement de Paris ; et celle, je crois, de colonel des Suisses et Grisons.

Pour qu'il ne restât pas pierre sur pierre de l'édifice, il fallait encore rompre cette misérable petite digue.

Que fait-il ? Il dit au monarque : « Sire, il ne faut pas dépouiller de ces charges ceux qui les possèdent ; cela serait révoltant ; mais, si vous n'êtes pas le maître

I. Le Parlement justifié par l'impératrice de Russie, ou Lettre à 3/*** ([(JUS laquelle on répond aux différents écrits que M. le Chancelier fait distribuer dans Paris, S. 1. n. d., in-12, 71 p. Réimpr., tome I, p. 84-139. du Maupeouana ou Correspondance secrète, etc. L'auteur de cette brochure était un avocat nommé André Blonde, Quérard ne la mentionne pas. La partie la plus importante, celle à laquelle Diderot fait allusion, avait paru dans le Journal encyclopédique de mars 1772.

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en ce point, vous l'êtes d'anéantir les charges. Dites aujourd'hui que vous n'avez plus besoin de chancelier, de procureur général, de premier président. Vous vous raviserez demain, vous recréerez les charges anéanties, et vous les conférerez à qui bon vous semblera. » C'est un homme charmant que ce chancelier ; il trouve des expédients à tout. Celui-ci parut admirable et l'on s'en servit.

En conséquence, l'ordre public ou notre gouvernement a été si parfaitement détruit que je ne pense pas que la toute-puissance et l'infinie bonté du roi, qui n'y pense sûrement pas, puissent la rétablir. La confiance est perdue à présent : un magistrat, un propriétaire de charges savent qu'ils ne sont rien.

RECAPITULATION

Voici donc à quoi tient le sort d'im grand empire, lorsque son moment est venu :

Un magistrat de province rend compte de l'institut d'une société de moines ' .

Les moines sont chassés.

Le ressentiment des moines chassés suscite ou fomente la division entre le commandant de la province et le magistrat.

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