A SA MAJESTE IMPERIALE
Je prends la liberté d'adresser ces rêveries à Sa Majesté Impériale, afin qu'elle sente toute la différence qu'il y a entre les idées d'un pauvre diable qui s'avise de politiquer sous sa gouttière et ce qui se passe dans la tête d'une souveraine. Voilà, madame, toute l'étendue de la force de ce qu'on appelle un philosophe. Souriez-en, et quand vous en aurez souri, j'aurai obtenu de Votre Majesté toute la justice que je m'en suis promise. Je puis protester à Votre Majesté que sans me surfaire, nous n'en savons tous tant que nous sommes guère plus que cela. Rien n'est plus aisé que d'ordon-
DIDEROT Kï CATHERINK II.
ner un empire, la tête sur son oreiller. Là tout va comme l'on veut. Quand on y est et qu'il s'agit de mettre la main à l'œuvre, je crois que c'est toute autre chose. Sa Majesté a eu la bonté de me dire qu'elle avait souvent lu plusieurs volumes pour trouver une bonne ligne. Je n'ose attendre d'elle que la perte d'un quart d'heure de plus. Or c'est encore trop.
Je lui présente mon profond respect et mes très humbles excuses.
Je me console un peu de la frivolité de mes réflexions, par la vérité de l'historique qu'on m'a permis de relever d'après les pièces originales.
Oserais-je prier Sa Majesté Impériale de faire copier ce petit écrit, s'il en vaut la peine, et d'^n brûler l'original?
Les origines de la législation russe ne sont guère moins anciennes que la puissance des tsars ellemême. Dès le x^ siècle, il existait une complication grossière, connue sous le nom de Droit laroslaf (Ronskaia pnarda), qui fut en vigueur jusque sous le règne d'Alexis. Celui-ci entreprit de donner une forme plus rationnelle aux prescriptions existantes et d'y fondre en même temps les antiques préceptes du justicier adopté à Moscou par ses prédécesseurs, Ivan III et Ivan IV. Ce premier travail de coordination, auquel
SUU L\ LÉGISLATION RUSSE. 1 Sq
Pierre le Grand, fils d'Alexis, s'était vainemeni proposé de substituer un code dont les éléments eussent été empruntés aux lois suédoises, ne fut définitivement remplacé, sinon abrogé que sous Nicolas P""; mais il est juste de reconnaître que, durant cet intervalle de plus d'un siècle, deux autres souverains eurent la même pensée; Catherine II et son petit-fils Alexandre P"" s'efforcèrent d'apporter la lumière dans le chaos d'ordonnances, de statuts et d'ukases, dont la réunion ne formait pas moins de quarante-cinq volumes in-/i° ! La réduction opérée par les ordres d'Alexandre P"" et par les soins de Speranski, en comportait encore quinze.
Les imperfections de cet état de choses n'avaient pas échappé à la vigilance de Catherine II qui, préoccupée de mettre fin à un pareil désordre, voulut donner aux préliminaires de cette grande œuvre un éclat inusité. Non seulement elle convoqua les représentants des peuplades les plus reculées de son immense empire, mais elle rédigea de sa propre main l'instruction qui leur fut distribuée et pour laquelle elle avait fait, comme elle l'avouait elle-même* de larges emprunts à Y Esprit
I. Elle écrivait à d'Alembert, en lui envoyant une copie de Ylnstruction : « Vous y verrez comme pour l'utilité de mon empire, j'ai pillé le président de Montesquieu sans le nommer; j'espère que si, de l'autre monde, il me voit travailler, il me pardonnera ce plagiat pour le bien de vingt millions d'hommes qui doit en résulter. Il aimait trop l'hvimanité pour s'en formaliser. Sou livre est mon bréviaire. » (Recueil de la Société Historique russe, tome X, p. 39 3i .) La lettre n'est point datée, mais clic
l^O DIDEROT Eï CATIIEUINE II.
; des lois ainsi qu'au traité des Délits et des peines de îBeccaria. Diverses copies de l'instruction furent adressées aussi bien aux philosophes qu'aux têtes couronnées, avant qu'il en parût simultanément quatre traductions françaises ^ Bien que la question des réversales ne fût pas encore tranchée, Choiseul, afin de témoigner sans doute des intentions conciliantes de Louis X\ , fit reproduire par la Gazette de France ^ler avril 1768, p. io5-io6), la lettre de félicitations que Frédéric II avait adressée à Catherine sur son Instruction et que le comte de Solms, son ambassadeur, fut chargé de remettre à Panin. Néanmoins deux ans plus tard, Catherine accusa Choiseul d'avoir interdit l'entrée en France de son Instruction. Falconet
répondait à celle du i5 avril 1765 par laquelle d'Alembert offrait à l'Impératrice sa brochure Sur la destruction des Jésuites « par un auteur désintéressé ».
Quant à Beccaria, Catherine s'était si fréquemment servie de la traduction des Délits et des peines donnée par Morellet en 1766 que l'un des traducteurs de l'Instruction, le Suisse Balthazar crut pouvoir rétablir tout simplement les passages que l'Impératrice avait copiés textuellement du philosophe milanais. Un érudit russe, M. S. Zaroudniji; a publié une étude sur le livre de Beccaria... comparé avec le chapitre V de l'Instruction de Catherine II et avec la législation russe contemporaine (Saint-Pétersbourg, 1879, in-8").
I. La première faite, sous les yeux de Catherine II, fut imprimée à l'imprimerie de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg et, selon Quérard, non mise dans le commerce. La seconde est celle de Balthazar (Lausanne, 1769, in-S^). La troisième, imprimée à Yverdon sous la rubrique de Saint-Pétersbourg, avait pour auteur Frey des Landres. La quatrième porte le titre de Code nouveau de lois et la rubrique de Paris. Enfin Quérard signale une autre édition en langue française, latine, allemande et russe publiée à Saint-Pétersbourg (1770, in-4°).
Sin LA LÉGISLATION RUSSi:. 1^1
et Voltaire furent notamment les confidents de ses plaintes et le second s'en fit l'écho auprès de ses divers correspondants. Ce n'est pas Ghoiseul, disgracié le 24 décembre 1770, mais Maupeouqui fut l'instigateur de cette misérable taquinerie, provoquée, selon toute apparence, par les arguments mêmes que Blonde avait tirés de l'Instruction pour les opposer aux agissements de nouveau chancelier.
Il en fut d'ailleurs de l'Instruction aux députés comme de tant d'autres entreprises fastueusement annoncées et qui ne reçurent jamais un semblant d'exécution. Quand Diderot arriva en Russie, la commission ne fonctionnait plus, mais son prestige n'était point encore tout à fait affaibli, et la conception d'où elle avait pris naissance avait de quoi séduire un cerveau philosophique. Dès ses premiers entretiens avec Catherine, Diderot s'enflamma et entrevit tout ce que l'empire aurait pu attendre des délibérations de celte assemblée, si elle se fût jamais sérieusement réunie. Ce n'est pas qu'il lui concédât des pouvoirs bien étendus : son « district » entier devait se borner à la conservation des lois existantes, sans qu'il lui fût permis de s'occuper ni de guerre, ni de politique, ni de finance. En dépit de cet étrange programme parlementaire qui rappelle quelque peu les latitudes accordées à Figaro lorsqu'il rêvait de fonder une gazette, Diderot reconnaît a la supériorité de l'opposition des volontés générales aux volontés particulières » , « l'avan-
tage spécial de la démocratie — le mot y est — sur toutes leî: autres espèces de gouvernement » . Il n'avait jamais mis le pied en Angleterre, mais ses amis Helvétius et d'Holbach y avaient séjourné, et une lettre à mademoiselle VoUand nous apporte l'écho de l'enthousiasme que le spectacle des assemblées délibérantes et l'innovation des a tachygraphes » avaient causé au baron. Aussi ne faut-il pas s'étonner que Diderot vante ici « la force politique des représentants anglais, l'absence de milice nationale, pas même de maréchaussée », même qu'il s'oubhe jusqu'à écrire à la souveraine de toutes les Russies que le seul voleur contre lequel ils soient en garde, c'est leur roi. Il ) a, quelques lignes plus bas, une de ces surprises comme Diderot en réserve volontiers à ses lecteurs, et les adversaires de ce tunnel sous-marin tant de fois projeté, toujours ajourné, ne s'attendaient certes pas à compter le philosophe parmi leurs alliés. « Une chaussée de cent pieds de large, dit-il, qui s'élèverait subitement de Calais à Douvres, changeant la nature du local, changerait la nature du gouvernement et renverserait la Constitution britannique en un clin d'œil » . Le fait n'est heureusement pas démontré, mais, où Diderot se trompe tout à fait, c'est quand il ajoute que « les nations policées ne se révoltent pas, elles souffrent ». S'il avait vécu cinq ans de plus, il aurait bien vu le contraire.
Je ne sais ce qui me manque pour traiter de cet objet dignement, peut-être la tête de Montesquieu ou la vôtre. Je ne me sens pas la force de former un plan. 11 faut que je m'en tienne à des vues générales, moi qui sais que les Mies générales sont le produit des hommes ordinaires, et qui ne fais cas que des vues particulières, les seules qui touchent à la chose et au fond de la chose.
Celle qui a fait son bréviaire de l'Esprit des Lois, où le despote est comparé au sauvage qui coupe l'arbre pour en cueillir le fruit plus commodément, entendra patiemment ce que j'oserai lui dire, ma hardiesse sera certainement la marque la plus forte d'admiration que je puisse lui donner.
Faire le bien et assurer la durée du bien qu'on a fait, c'est à quoi se réduira l'objet de ce papier.
Tout gouvernement arbitraire est mauvais ; je n'en excepte pas le gouvernement arbitraire d'un maître bon, ferme, juste et éclairé.
Ce maître accoutume à respecter et à chérir mi maître, quel qu'il soit.
Il enlève à la nation le droit de délibérer, de vouloir
l44 DIDEROT ET CATHERINE II.
OU de ne pas vouloir, de s'opposer, de s'opposer même au bien.
Le droit d'opposition me semble, dans une société d'hommes, un droit naturel, inaliénable et sacré.
Un despote, fût-il le meilleur des hommes, en gouvernant selon son bon plaisir, commet un forfait. C'est un bon pâtre qui réduit ses sujets à la condition des animaux ; en leur faisant oublier le sentiment de la liberté, sentiment si difficile à recoiivrer quand on l'a perdu, il leur procure un bonheur de dix ans qu'ils payeront de vingt siècles de misère.
Un des plus grands malheurs qui pût arriver à une nation libre, ce seraient deux ou trois règnes consécutifs d'un despotisme juste et éclairé. Trois souveraines de suite telles qu'Elisabeth, et les Anglais étaient conduits imperceptiblement à un esclavage dont on ne peut déterminer la durée.
Malheur aux peuples dont le monarque transmettrait à ses enfants cette infaillible et redoutable politique !
Malheur au peuple en qui il ne reste aucun ombrage, même mal fondé, sur la liberté !
Cette nation tombe dans un sommeil doux, mais c'est un sommeil de mort.
Dans la famille, dans l'empire, le bon père, le bon souverain est séparé d'un bon père, d'un bon souverain par une longue suite d'imbéciles ou de méchants ; c'est la malheureuse condition de toutes les familles et de tous les États héréditaires.
Calculons les chances.
Le souverain peut être éclairé et bon, mais faible; éclairé et bon, mais paresseux; bon, mais sans lumières; éclairé, mais méchant.
Sur cinq cas, le seul favorable est celui où il est éclairé, bon, laborieux et ferme, et dont Sa Majesté Impériale puisse espérer la durée du bien qu'elle aura lait et la suite de ses grandes vues.
Si ces qualités prises séparément sont rares, combien leur réunion dans un même homme ne l'est-elle pas davantage !
On assemble sa nation pour former des lois ; c'est un acte bien généreux dans une souveraine que d'abdiquer l'autorité législative.
Ces lois se forment, s'inscrivent, se publient ; elles sont claires et brèves.
Elles se propagent dans les esprits par l'instruction publique.
Elles s'y gravent par le temps et la succession des générations.
On pourvoit à ce qu'elles ne s'altèrent point sous la main des commentateurs.
Rien n'est omis pour leur assurer une pureté constante et traditionnelle.
C'est beaucoup, mais ce n'est pas tout.
Celui qui, en laissant à ses successeurs les mains libres pour le bien, n'a pas trouvé de moyens plus sûrs de les lui gêner pour le mal, le secret d'échapper
à la chance fatale, s'est beaucoup fatigué, peut-être pour peu d'effet.
Sa Majesté Impériale ne s'est-elle proposé que d'immortaliser son nom? Il l'est. Plus ses sujets seront heureux sous son règne, plus des successeurs odieux qui ne marcheront pas sur ses traces ajouteront à sa gloire. Mais une des qualités distinguées de Sa Majesté Impériale, c'est de préférer le bien, même ignoré, à toutes les sortes d'éclat.
Qu'elle daigne donc considérer que les lois formelles, écrites, publiées, connues, observées ne sont pourtant que des mots qui ne peuvent subsister sans un être physique, constant, immuable, permanent, éternel, s'il en est auquel ces mots soient attachés, que cet être physique doit agir et parler, et que par conséquent ce n'est pas le marbre qui résiste peu et qui est muet.
Quel doit donc être cet être physique, résistant, parlant et agissant ?
C'est la commission même. C'est ce corps rendu permanent que j'opposerais à la ruine à venir de mes lois et de mes institutions .
C'est là le dépositaire de ma sagesse pour le moment présent et pour les règnes qui suivront.
Je lui donnerais toute la consistance et toute la forme compatibles avec la tranquillité générale.
Représentante de ma nation, elle aurait le plus grand intérêt à n'y porter que les sujets les plus
DE LA COMMISSION. l^J
intègres et les plus éclairés que j'abandonnerais sans réserve à sa nomination.
La brigue connue serait une loi d'exclusion, et les grandes brigues sont toujours connues.
La province pourrait seule révoquer son représentant, sans aucune forme de procès.
Il n'en serait pas ainsi du ministère, impuissant soit pour introduire, soit pour exclure.
Je déterminerais bien rigoureusement la portion de mon autorité qu'il me plairait de lui confier. Chose essentielle et diflîcile, mais non impossible.
Cette portion déterminée, je le resserrerais bien strictement dans cette enceinte.
J'exigerais le serment public de la nomination libre et incorrompue du représentant. Le parjure est rare, même en France. Le cas du serment est presque le seul où le respect de Dieu et des bonames revienne avec quelque force.
Je cimenterais par toutes les voies, pour moi et pour mes successeurs, l'aliénation faite de mes droits à ce corps.
Je ne l'appellerais dans aucune circonstance étrangère à son objet, de peur qu'il ne fût tenté d'empiéter.
Il ne se mêlerait ni de guerre, ni de politique, ni de finances.
Son district, et son district entier, se réduirait à la conservation des lois faites et à l'examen des lois soit à faire, soit à abroger, des institutions, etc.
Je fixerais le temps de ses assemblées. J'en fixerais également la durée, sans qu'on pût l'abréger d'autorité.
J'observerai cependant à Sa Majesté Impériale que la surcharge de l'impôt, sa répartition injuste et sa perception tortionnaire sont partout les causes principales de la ruine des Etats.
C'est à ce tribunal que je renverrais ou que je susciterais toutes les questions épineuses de législation que je ne me soucierais pas de résoudre moi-même.
Il sera certainement dévoué à Sa Majesté Impériale pendant toute la durée de son règne.
J'emploierais toute cette durée à le mettre en vigueur par un continuel exercice de ses fonctions.
On donne de la durée aux corps par la multiplicité des affaires et par l'occupation ; il serait déjà bien important et bien vieux sous mon successeur.
La nation l'aurait tant vue qu'elle aurait oublié sa date.
H est rare que le bien général ne soit croisé par l'intérêt de quelques particuliers : par l'intervention de ce corps, le bien général se ferait, sans qu'il en résultât d'offense contre ma personne. Quel merveilleux moyen de lever les obstacles ! Qu'il est sûr ! C'est le concours et l'opposition des volontés générales aux volontés particulières, l'avantage spécial de la démocratie sur toutes les autres espèces de gouvernement.
Votre Majesté Impériale observera qu'il ne peut
prendre de la force qu'avec le temps, et que s'il avait à devenir redoutable, ce ne serait pas avant trois siècles ;
Que, composé de sujets, il entendra toujours mieux l'intérêt public ou le sien que )e souverain ;
Que le souverain étant fait pour la nation, et non pas la nation pour le souverain, il n'y a nul inconvénient à ce qu'il devienne très fort, surtout son objet ' étant bien déterminé ;
Que les souverains sont plus sujets à la folie que les nations policées ;
Que les peuples sont plus souvent vexés par leurs maîtres que leurs maîtres par eux ;
Qu'un souverain éclairé et bon qui veut bien s'abaisser à parler à ses sujets, finit toujours par leur faire entendre raison, quand il l'a et même quand il ne l'a pas ;
Qu'un corps de citoyens, dans la vérité, n'est presque rien quand le souverain commande à l'ordre militaire et qu'il en dispose ;
Que le souverain seul, à la tête du corps des représentants, peut beaucoup contre le militaire, et qu'à la tête du militaire, le corps des représentants peut très peu de chose contre lui ;
Que si le corps des représentants anglais a tant de force politique, c'est qu'il n'y a point de milice nationale, pas même de maréchaussée ; ils ont si peur des rois que c'est l'unique voleur contre lequel ils soient en garde ;
l5o DIDEROT ET CATHERINE II.
Que si dans les contestations du Parlement d'Angleterre et du souverain, on examinait sans partialité l'état de la question, on trouverait presque toujours que le monarque a tort, que le roi attaque la liberté du peuple et que le peuple la défend ;
Qu'une chaussée de cent pieds de large qui s'élèverait subitement de Calais à Douvres, changeant la nature du local, changerait la nature du gouvernement et renverserait la Constitution britannique en un clin d'œil. Dans le besoin, nous aiderons le roi d'Angleterre à devenir un tyran. Le prétendant serait sur le trône ;
Que par la position des Etats de Sa Majesté Impériale son corps de représentants ne sera jamais dangereux ;
Que s'il le devenait, par des combinaisons d'événements impossibles à prévoir, ce ne serait presque jamais au détriment de l'empire ;
Que les empires malheureux ne sont pas ceux où l'autorité populaire va en s'accroissant, mais au contraire ceux où l'autorité souveraine devient illimitée ;
Que si l'on avait l'un de ces deux choix à faire, ou d'un souverain trop fort contre sa nation, ou d'une nation policée trop forte contre son souverain, le dernier de ces deux inconvénients serait le moindre. Les nations policées ne se révoltent point : elles souffrent ;
Qu'où il n'y a point de propriétés il n'y a point de sujets ; qu'où il n'y a point de sujets l'empire est
DE LA COMMISSION. l5l
païuTe, et qu'où la puissance souveraine est illimitée, il n'y a point de propriété ;
Que si l'on proposait à Sa Majesté Impériale de voir subitement la constitution de l'empire russe transportée dans la constitution anglaise, je doute fort qu'elle le refusât. Libre pour le bien qu'elle veut, liée pour le mal qu'elle ne veut pas, en elTet, qu'y perdrait-elle? Et quelle raison pourrait-elle avoir de souhaiter à ses successeurs une autorité dont ils seraient tentés d'abuser ?
Que ce tribunal si utile qui a coûté des flots de sang à l'Angleterre ne lui coûtera rien, et par malheur n'en aura jamais l'importance; et, pour le remarquer encore une fois, que, quand un jour il en aurait les inconvénients et les avantages, ce ne sera jamais que sous des successeurs éloignés, peut-être même sous une autre race ;
Qu'il obvie aux temps orageux des régences et des minorités, temps où le ministre est faible et destructeur, où chacun écoute son intérêt aux dépens de la nation ; où il importe d'avoir un représentatif de la souveraineté, non pour élever, mais pour empêcher la destruction; où nous savons par expérience que, sans une puissance législative qui fasse tête aux dépositaires de la souveraineté, l'édifice de plusieurs siècles se renverse;
Que ces sortes de corps n'ont vraiment de force qu'au moment où il faut qu'ils en aient, celui où le maître est enveloppé de langes ;
l5a DIDEROT ET CATHERINE II,
Que s'il survient alors des abus, ceux du corps sont bien plus aisés à redresser par le souverain que ceux de la souveraineté par les dépositaires de sa puissance qui bégaient par sa bouche ;
Que, si les lois ne sont jamais rien, lorsque, confiées à un seul homme, elles subissent toutes les vicissitudes de ses passions et de ses caprices, les suites de cet inconvénient sont beaucoup plus fâcheuses ici qu'ailleurs. Qui sait dans quel siècle la Russie sortirait jamais de la barbarie s'il arrivait qu'elle y retombât ?
Que Pierre P*" et Catherine seconde sont deux phénomènes très rares et qu'un empire est insensé lorsqu'il compte souvent sur cette faveur du ciel ; que Sa Majesté Impériale doit envier à ses successeurs tout le bien qui dépend d'elle ; prévenir tout le mal qu'elle prévoit ; songer qu'un souverain meilleur qu'elle se fera longtemps attendre ; que le grand-duc, son fils, le dirait comme moi; qu'elle doit avoir le courage de jeter les premiers fondements d'institutions dont le fruit ne sera recueilli que par la postérité la plus reculée, qui se demandera avec surprise : A qui devons-nous ces sages établissements? A qui l'on répondra : C'est à Catherine seconde ; que son nom soit répété avec admiration ; qu'il soit béni ; que, grande actuellement, elle le soit encore quand elle ne sera plus; que les Russes retrouvent de toutes parts des traces de son règne, et que la seule précaution
qu'elle ait à prendre, c'est que ces traces précieuses ne s'effacent point ;
Que les choses qu'elle ne fera pas seront beaucoup plus difficiles pour ses successeurs; parce que les obstacles que l'avenir leur suscitera s'ajouteront aux obstacles que le passé lui a suscités à elle-même et qu'ils n'auront ni son génie, ni sa pénétration, ni son courage, ni le même amour pour ses sujets, ni peut-être la même confiance de ses sujets en eux ;
Que si le Parlement français avait été tout ce qu'il pouvait et devait être, il subsisterait encore ;
Qu'il a conspiré lui-même en trahissant la nation et en manquant aux devoirs que les rois lui avaient imposés, à sa propre ruine ;
Que, tout méprisable qu'il était, il na pu être renversé qu'avec l'ordre public ;
Que la permanence de sa commission ne reproduira jamais qu'un corps de celte nation, très utile quand il fait son devoir, très innocent quand il y manque ;
Que, bon ou mauvais, s'il ne fait pas de grands biens, il empêche toujours de grands maux ;
Qu'au lieu que notre Parlement enregistrât les volontés du souverain, il faudrait au contraire que ce fut le souverain qui enregistrât les représentations de la commission. Nos magistrats disaient : Nous voulons aussi ce que le roi veut ; c'est Votre Majesté et ses successeurs qui diront : Nous acquerrons aussi ce que
l54 DIDEROT ET CATHERINE II.
notre nation nous demande par la voie de notre commission ; ce qui est fort dijfférent ;
Que, quand la demande de la commission sera conforme à l'utilité publique, elle se réitérera et qu'elle finira toujours par être accordée ;
Que l'avancement des enfants lui donnera toujours assez et trop d'autorité sur les pères qui formeront la commission ;
Qu'un corps de héros est une chose rare sur laquelle il ne faut pas compter, mais qu'à tout hasard, lorsqu'il stipule pour l'intérêt général, il serait à souhaiter qu'il existât et qu'il durât;
Qu'un corps de brouillons n'embarrasse qu'un moment, se fait mépriser, et que, s'il n'a pas mérité d'autre nom en France, c'est que l'argent et non la nomination des citoyens y installait ;
Qu'en créant ce corps elle forme un État, une première ou seconde classe de citoyens distingués ;
Que cette classe s'incorporera à la longue avec la noblesse et le militaire ;
Que cette classe, jalouse de conserver à ses descendants son illustration, instruira ses enfants, les fera étudier, voyager, et deviendra une nouvelle pépinière très féconde de citoyens doués de talents et de mœurs ;
Que de là, sans s'en apercevoir, l'empire aura les trois états que Sa Majesté ambitionne de créer, comme il est arrivé chez nous ;
DE LA COMMISSION. l55
Que les grands progrès de la civilisation partiront de ce corps ;
Que ce corps, par sa nature, est fait pour étendre ses racines en tous sens, comme il est arrivé parmi nous avec de l'illustration, de la fortune et du temps ;
Qu'il serait à propos, tant pour fixer leur résidence que pour épargner les honoraires et travailler à leur instruction, que la plupart des membres en fussent répandus dans les différents collèges du ministère ;
Qu'isolés dans tous les districts ils ne fassent corps qu'en commission : lorsque les représentants sont tous en même temps magistrats, au moindre mécontentement comme représentants, ils déposent leurs robes de magistrats, et le royaume tombe en anarchie.
Occupés et répandus dans différents districts, ils ne seront jamais pauvres ; s'ils s'enrichissent, ils deviendront le lien commun des conditions supérieures et des conditions inférieures ; une espèce d'amalgame, qui s'unira également bien et avec la noblesse pauvre et avec la riche bourgeoisie. Vous n'avez pas encore ces états bien séparés, mais l'empire les aura, et les aura par ce moyen d'autant plus vite.
Il est impossible que ceux du corps des représentants répandus dans les différentes fonctions ministérielles ne soient dévoués au souverain ; moyen sûr pour le souverain de se faire demander par la nation les choses de bien public, de n'y trouver aucim obstacle, de se rendre agréable et jamais odieux.
En un mot, quand ce corps ne serait, avec le temps, qu'un grand fantôme de liberté, il n'en influera pas moins sur l'esprit national, car il faut qu'un peuple ou soit libre, ce qui est le mieux, ou qu'il croie l'être ; parce que cette opinion a toujours les effets les plus précieux.
Que Votre Majesté Impériale crée donc ou cette grande réalité ou ce grand fantôme, qu'elle le fasse, le plus beau, le plus distingué, le plus chamarré, le plus éclatant, le mieux composé, le plus honoré qu'elle pourra, et qu'elle se persuade bien qu'on peut gêner, mais qu'on ne peut jamais emmailloter l'enfant qui naît avec quatre cent mille bras.
0 Montesquieu, que n'es-tu à ma place! Gomme tu parlerais ! Gomme on te répondrait ! Gomme tu écouterais I Gomme tu serais écouté !