‹ Diderot et Catherine IIChapitre 4 sur 185 · PREMIERES RELATIONS · texte numérisé non relu

PREMIERES RELATIONS

avait fait, dès 1728, un premier séjour à Paris en qualité d'attaché d'ambassade. Il y était revenu après la mort de Pierre III, sans mission définie, mais avec les titres de lieutenant général et de directeur des bâtiments impériaux.

Diderot achevait alors le texte de V Encyclopédie ^ officiellement supprimée par les arrêts du Conseil d'État des 8 mars et 21 juillet lyôg, mais dont l'impression ne s'en continuait pas moins à Paris même. Le bruit de cette suppression qui, selon le mot de Voltaire, avait fait « gémir l'Europe », était parvenu jusqu'en Russie, où l'entreprise comptait de nombreux souscripteurs. Trois mois à peine après son avènement au trône, Catherine avait chargé Jean Chouvalof d'offrir à d'Alembert de se charger de l'éducation du grand-duc Paul-Petrovitch et à Diderot de venir achever l'Encyclopédie avec toutes garanties de sécurité. Ni l'un ni l'autre n'acceptèrent. D'Alembert aUégua sa mauvaise santé. Diderot, à qui Voltaire avait transmis les propositions de Chouvalof, les repoussa comme il avait refusé toutes celles qui lui avaient été adressées à ce sujet et pour les mêmes motifs. Catherine ne lui en tint pas rancune et attendit une nouvelle occasion qui ne tarda pas à se présenter.

Des quatre enfants issus du mariage de Diderot avec Anne-Toinette Champion, Marie- AngéUque, née le 2 septembre lySS, avait seule survécu, et, dès 1761, Diderot se préoccupait de lui constituer une dot.

L' « honoraire » que lui payaient les éditeurs de l'Encyclopédie et la pension qu'ils devaient lui accorder à la fin de sa tâche n'eussent point suffi à mettre à l'abri du besoin les parents et l'enfant. Dans ces conjonctures, il résolut de vendre sa bibliothèque : un moment, il fut sur le point de traiter, soit avec un maître des requêtes, M. Fargès de Polizy, soit avec son propre notaire, Le Pot d'Auteuil ; mais la négociation n'aboutit pas, et ce fut seulement quatre ans plus tard qu'il s'en défit dans des conditions inespérées. Informé par Galitzin et par Grimm de l'embarras de Diderot, Betzki en fit part à l'impératrice, et, le 16 mars 1766, il adressait à Grimm la lettre suivante :

(( La protection généreuse, monsieur, que notre auguste souveraine ne cesse d'accorder à tout ce qui a rapport aux sciences, et son estime particulière pour les savants, m'ont déterminé à lui faire un fidèle rapport des motifs qui, suivant votre lettre du 10 février dernier, engagent M. Diderot à se défaire de sa bibliothèque. Son cœur compatissant n'a pu voir sans émotion que ce philosophe, si célèbre dans la République des lettres, se trouve dans le cas de sacrifier à la tendresse paternelle l'objet de ses délices, la source de ses travaux et les compagnons de ses loisirs. Aussi Sa Majesté Impériale, pour lui donner une marque de bienveillance et l'encourager à suivre sa carrière, m'a chargé de ne faire pour elle l'acquisition de cette bibho-

LETTRE DE BETZRI

thèque au prix de quinze mille livres que vous proposez, à cette seule condition que M. Diderot, pour son usage, en sera le dépositaire, jusqpi'à ce qu'il plaise à Sa Majesté de la faire demander. Les ordres pour le paiement des seize mille livres sont déjà expédiés au prince Galitzin, son ministre à Paris. L'excédent du prix, et toutes les années autant, est encore une nouvelle preuve des bontés de ma souveraine pour les soins et les peines qu'il se donnera à former cette bibliothèque. Ainsi, c'est une affaire terminée. Témoignez, je vous prie, à M. Diderot combien je suis flatté de l'occasion d'avoir pu lui être bon à quelque chose.

» J'ai l'honneur d'être, etc.

» Signé: j. betzki. »

Grimm, qui nous a conservé le texte de cette lettre, en l'insérant dans sa u feuille » du i5 avril 1765', ne nous a malheureusement pas dit comment il s'y prit pour annoncer à son ami la faveur singulière dont il était l'objet et, telles qu'elles nous sont parvenues, les

I. Je crois devoir prévenir ici, une fois pour toutes, que les citations de divers passages de Diderot et de Grimm, ainsi que les références à leurs écrits, sont empruntées, sauf avis contraire, aux Œuvres complètes du philosophe, publiées par J. Assézat et par moi-même (Garnier frères, 1875-1877, 20 vol. in-8'') et à la Correspondance littéraire de Grimm dont j'ai donné une édition revue et augmentée de plus d'un tiers (Garnier frères, 1877-1882, 16 vol. in 80).

lettres à mademoiselle VoUand offrent précisément, du 3 octobre 1762 au i5 mai 1766, une lacune de plus de deux ans. Avant d'accepter, Diderot sollicita de M. de Saint-Florentin, ministre de la Maison du Roi, une autorisation qui ne se fit pas attendre :

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