‹ Diderot et Catherine IIChapitre 54 sur 185 · SUR NOTRE GREFFE · texte numérisé non relu

SUR NOTRE GREFFE

Le greffe est chez nous un endroit où sont déposés les vols, comme corps de délit qu'il faut pouvoir représenter au malfaiteur pendant toute la durée de son procès.

Le procès se jugeait, le malfaiteur était jugé selon son crime. Le greffe restait saisi du vol, et rien ne revenait au particulier spolié.

Le lieutenant de police actuel est le premier qui ait mis ordre à ce brigandage.

Le procès fini, les effets retournent immédiatement au citoyen lésé, que l'espérance de recouvrer le vol qu'on lui a fait intéresse à la poursuite du voleur. Auparavant il disait : « Eh ! que m'importe que ma chose reste au greffe ou dans la poche du voleur I Perdre pour perdre, il vaut autant que je reste en repos. » Il restait donc en repos. Il n'y avait donc aucune délation, et l'indolence du citoyen spolié qui ne se plaignait pas faisait la sécurité du malfaiteur.

Il me semble que les choses sont ici, à votre police, sur l'ancien pied de notre greffe.

On se dégoûte de la poursuite des fripons, des

SUR NOTRE GREFFE. iSq

escrocs, des voleurs, par la difliculté d'en obtenir justice. On se donne bien de la peine, on dépense beaucoup d'argent, le fripon s'échappe et les effets volés ne reparaissent pas. Je ne saurais dire à Votre Majesté Impériale combien j'ai entendu de plaintes ici à cette occasion, surtout de la part des étrangers.

On hait dans ce moment les Français, parce qu'on les regarde comme auteurs de la guerre. Cette haine ne me surprend point du tout, non plus que les difficultés qu'ils trouvent à se faire rendre justice. Cependant, qu'est-ce qu'il y a de commun entre notre ministère et la nation? Le ministère a son esprit qui, certes, n'est pas le nôtre, et j'oserai répéter à Votre Majesté Impériale ce que j'ai eu l'honneur de lui dire cent fois : après la Russie, la France est l'endroit de l'Europe où elle a le plus d'admirateurs. C'est là qu'on la célèbre et qu'on la célèbre sans cesse.

Mais s'il n'y a rien de commun entre le ministère et la nation, il y a bien moins encore de relation entre un particulier lésé en Russie et la haine qu'on porte soit à la nation, soit au ministère.

La justice est due à tout homme, quel qu'il soit.

Je crois que votre poUce pourrait être mise sur un meilleur pied.

Il ne s'agit pas du maître ; dans ces sortes de tribunaux, il est presque toujours honnête ; mais des subalternes, qui sont presque toujours des fripons, du moins chez nous.

igO DIDEROT ET CATHERINE II.

§xv

Page 1