‹ Diderot et Catherine IIChapitre 71 sur 185 · DU GOUT NATIONAL DE LA PROPRETÉ · texte numérisé non relu

DU GOUT NATIONAL DE LA PROPRETÉ

Il me semble que la nation n'a pas encore le goût de la propreté qui règne ailleurs.

J'en excepte les maisons des seigneurs et des riches, d'où elle passera nécessairement à la longue dans les autres; mais s'il y avait quelque moyen d'abréger le temps?

Ce goût de la propreté me paraît tenir de fort près à des qualités beaucoup plus importantes. La liberté nationale l'inspire.

Je désirerais donc qu'on l'inspirât, même jusqu'à une certaine recherche, sinon à vos jeunes garçons, du moins à vos jeunes fîUes. Elles en rabattront toujours assez dans le monde et par le mauvais ^exemple- — et par la paresse naturelle qui n'est vaincue dans nos contrées que par la coquetterie, et en Hollande que par la crainte des effets d'un local malsain.

Ce défaut vient, je crois, de ce qu'on use peu du service des femmes.

Je ne vois partout que des valets, et les valets n'y entendent rien.

Et encore ces valets sont, pour la plupart, tirés des campagnes.

Je dis à Votre Majesté Impériale tout ce qui me passe par la tête. Quand je manque de choses fortes, j'ose lui en dire de frivoles.

L'âme d'un esclave est avilie; il néglige jusqu'à lui-même dont il n'a pas de propriété. C'est un locataire qui laisse dégrader une maison qui ne lui appartient pas.

Je ne sais pourquoi cette question s'est si étrangement compliquée dans la tête des penseurs et dans les écrits des politiques et des philosophes.

Melon attaque le luxe en général* ; la secte des économistes amplifie les raisons de Melon. Je crois qu'ils ont tort, et que le luxe en général n'est ni une bonne, ni une mauvaise chose.

I. On trouve dans les diverses éditions de Voltaire, à la suite du Mondain et en tête de la Défense de ce charmant badinage, un fragment d'une prétendue lettre de Melon à la comtesse de Verrue, où il se flatte tout au contraire d'avoir démontré, dans son Essai politique sur le commerce, combien le goût des beauxarts et l'emploi des richesses sont nécessaires pour la circulation de l'espèce et le maintien de l'industrie. C'est pour cela que J.-J. Rousseau a qualifié la théorie de Melon de « doctrine empoisonnée ». (Réponse à M. Bordes.)

DU LUXE. aaJ

Survient Voltaire, qui fait en vers l'apologie de notre luxe ; ces vers sont charmants, mais sa pièce est l'apologie de la fièvre d'un agonisant, fièvre que je ne prendrai jamais pour une bonne chose, quoique peut^ être la fièvre de ce malade venant à cesser, il mourra.

Ilelvétius noie les vrais principes sur le luxe dans un si prodigieux luxe de détails qu'il ne me paraît pas en avoir eu des idées bien nettes *.

Cependant l'histoire du luxe est écrite sur toutes les portes des maisons de la capitale, et en si gros caractères que je ne conçois pas comment, avec d'aussi bons yeux, ces écrivains ne l'ont pas lue tout courant.

Il s'établit, par mille funestes moyens qu'il est inutile d'exposer, une incroyable inégalité de fortune entre des concitoyens. [

Il s'y forme un centre d'opulence réelle; autour d&; ce centre d'opulence, il existe une ijaanaense^etjcastel misère. *

Chez une nation, par un concours de mille circonstances, le mérite, la bonne éducation, les lumières et la vertu ne mènent à rien.

L'or mène à tout. L'or qui mène à tout est devenu le Dieu de la nation .

I . Helvétius a parlé du luxe dans son traité posthume De l'homme (section VI, chapitre in), et Diderot a commenté une partie de ce chapitre dans sa Réfutation, en termes presque identiques à ceux qu'il emploie ici, mais en deux pages : « Tout cela n'est que croqué, dit-il, mais je ne fais pas un traité. » (Voir Œuvres complètes, tome II, p. 4i4)

224 DIDEROT ET CATIIEniNE II.

Il n'y a qu'un vice, c'est la pauvreté. Il n'y a qu'une vertu, c'est la richesse. Il faut être riche ou méprisé.

Si l'on est effectivement riche, on montre sa richesse par tous les moyens imaginables. Il n'y en a point de déshonnête.

Si l'on n'est pas riche, il n'y a rien qu'on ne fasse pour cacher son indigence.

Voilà donc une espèce de luxe, signe d'une opulence réelle, dans un petit nombre de citoyens et masque de la misère qu'il accroît dans la multitude.

Ce centre d'opulence réelle donne la loi à toutes les conditions.

Il inspire une immense émulation aux conditions supérieures, et l'exemple des uns et des autres entraîne le reste de la nation.

Cette nation serait parfaitement représentée par trois animaux symboliques qui, s'efforçant de garder entre eux une certaine proportion de volume, s'enfleraient successivement et à l'envi les uns des autres et finiraient par crever tous les trois.

Je m'arrête ici pour interroger tous les philosophes et tous les politiques, et leur demander si ce n'est pas là une peinture très fidèle de leur malheureux état. Je ne crois pas qu'il y en ait un seul qui ose le nier.

La première conséquence de ce court exposé, c'est qu'ils ont tous vu le luxe où il n'est pas, au centre de l'opulence réelle.

« Mais c'est là qu'il y a des équipages, des chevaux,

des statues, des tableaux, des vins de toutes les contrées, dos parcs, des châteaux, les chefs-d'œuvre des Gobelins et de la Savonnerie. »

Tant mieux; où voulez-vous donc qu'ils soient? Que voulez-vous que ces gens fassent de leur or ? S'ils ne dépensent pas au delà de leurs revenus, ils sont sages; mais vous, de quelque état que vous soyez, qui, pauvres ou moins opulents, les prenez pour vos modèles, vous êtes fous. Eh ! permettez à tous ces insectes faméliques qui entourent ces corps boufQs d'embonpoint de s'y attacher, de les piquer, de les sucer et d'en répandre goutte à goutte une petite portion de ce sang dont ils ont épuisé les veines de leurs concitoyens.

L'ivresse de l'or leur tourne la te te, et dans ce vertige leur fortune passe plus rapidement encore qu'elle ne s'est acquise; on en peut nommer plusieurs à qui, de vingt millions, il ne reste qu'un million ou deux de dettes ; tant mieux. Ce vertige sauye la nation.

Mais quel est l'effet de ce luxe sur les mœurs, sur les beaux-arts, sur les sciences et sur les arts mécaniques ?

Les mœurs sont perdues dans tous les états, au centre de la richesse par la richesse même, mère des vices; dans l'état supérieur à ce centre, par la bassesse ; dans les états inférieurs , par la prostitution et la mauvaise foi ; dans tous, par l'indifférence sur le choix des moyens ou d'acquérir plus qu'on n'a, ou de masquer son indigence.

C'est là qu'on voit le grand seigneur faire sa cour à la courtisane du souverain étranger.

/^C'est là qu'on voit la fille de boutique, qui gagne \ douze sols par jour, se promener aux Tuileries en robe \de soie et la montre d'or à son côté. \ C'est là que tous les états ou se confondent ou se précipitent dans les plus effroyables et les plus extravagantes dépenses pour se distinguer.

C'est là qu'une courtisane passe^eatre des colonnes pour entrer dans son palais *.

C'est là que le lieutenant de police s'interpose pour empêcher une danseuse ou une chanteuse de se montrer à Longchamp avec des harnais couverts de stras ^.

I. L'allusion s'applique aussi bien à Sophie Arnould qu'àj G uimard , dont les hôtels contigus ( sur l'emplacement du Vau de> ille actuel) avaient été décorés dans le style que le xvin« siècle prenait sérieusement pour une restitution de l'antique. Le péristyle de l'hôtel bâti à la Ghaussée-d'Antin par Ledoux, pour la seconde de ces fameuses « impures », était soutenu par quatre colonnes. Voy. Krafft et Rasso>'>ette, Plans, coupes et élévations des plus belles maisons et des hôtels construits à Paris... (An IX, 1801, in-folio), pi. 49-

3. Au mois d'avril 1742. mademoiselle Leduc, maîtresse du comte de Glermont, parut à Longchamp dans une voiture bleu et argent, garnie à l'intérieur de velours bleu brodé d'argent et attelée de six ponevs. Le scandale fut grand, et Louis XV luimême, si l'on en croit Barbier qui nous l'a conservé, rima un couplet contre l'insolence de la courtisane protégée par un prince du sang. Depuis, la Guimard, la Duthé et autres s'exhibèrent à la fameuse promenade dans des voitures encore plus somptueuses que celle de la Leduc. Gagnée par l'exemple, la duchesse de Valentinois, fille de la duchesse de Mazarin, figura au défilé de 1780 dans un carrosse de porcelaine attelé de quatre chevaux gris pommelé, retenus par des harnais de soie cramoisie brodée d'argent.

C'est là que le commerçant a une campagne où il oublie ses affaires dans la dissipation, la joie et la débauche. Les savants quittent leurs cabinets pour fréquenter les antichambres. Ils promènent de tables en tables leurs bonnes ou mauvaises productions. Ils se font gens du monde. Ils perdent leurs talents et leur temps. Destinés à atteindre la dernière période de leur art, ils restent médiocres.

Les beaux-arts trouvent plus d'avantages à travailler beaucoup qu'à travailler bien. A ien ne fait plus que des dessus de portes. Boucher peint des ord.m:fi&-pc>ur le boudoir d'un grand *. Vernet est occupé pour la salle à manger d'une actrice ^. Le petit peuple court en foule sur le pont Notre-Dame chercher des copies ou de sottes compositions faites par les élèves de l'école ou clandestinement par quelques maîtres de l'Académie. Il y a de la peinture depuis Versailles jusqu'au fond du faubourg Saint-Marceau, mais pas un bon tableau.

Les arts mécaniques dégénèrent. Une petite fille va chez le marchand de soie et lui dit : « Monsieur, une jolie étoffe, bien voyante, bien légère, bien gaie et sur tout qui ne me coûte guère. »

I. Bouchera peint nombre de sujets plus que galants; le baron de Schwiter eu a possédé un qui a été décrit par Edmond de Goucourt, et le marquis de Marigny lui en avait commandé un autre eu 1753 « pour un cabinet tout petit et fort chaud ».

a. Joseph Vernet a peint, en 177a, pour madame Du Barry, cinq tableaux destinés à l'une des salles à manger de Louveciennes et qui lui furent payés 18 ooo livres.

Chez l'horloger : « Une montre, monsieur. Je ne me soucie pas du mouvement, que la boîte soit marquée ou non, cela ne me fait rien, pas plus qu'elle soit de Paris ou de Genève. Mais que le bouton soit plat, afin qu'on la croie à répétition, et qu'elle ne soit pas trop grosse. »

Et ainsi des autres arts.

C'est là qu'une grande dame a vingt robes et six chemises, beaucoup de dentelles et point de linge de corps.

Toute la société est pleine d'avares fastueux. On loue une première loge à l'Opéra et l'on emprunte le livret. On garde deux ou trois équipages et l'on néglige l'éducation de ses enfants. On a un bon cocher, un excellent cuisinier et un mauvais précepteur. On veut que la table soit somptueuse et l'on ne marie pas ses filles. La société est inondée de célibataires, de filles et de femmes dissolues. Si le ministère crée des rentes viagères, on y jette tous ses fonds, afin de doubler son revenu, c'est-àdire qu'il n'y a plus ni pères, ni mères, ni parents, ni amis. On force son fils à se faire ecclésiastique, sa fille à entrer au couvent. Les parents sont étrangers à leur famille. La famille attend la mort des parents. Le détail de cette corruption ne finirait point.

Helvétius conclut delà qu'il n'y avait qu'un remède : c'est l'invasion de la nation par une puissance étran-

gères. Je ne suis pas de son avis. Le royaume de France eat une terrible machine et il faut travailler longtemps avant de la déranger.

Me voilà couronné par les mains de Votre Majesté Impériale, et le philosophe Denis proclamé par Melchior Grimm. Voyons comment il s'y prendrait pour rendre l'éclat, les mœurs et la vie à sa propre nation, ou faire renaître une autre sorte de luxe qui ne soit pas le masque de la misère, mais le signe de l'aisance publique et du bon goût général :

1° Je vends mes domaines, parce que je ne sais ce que c'est que des propriétés particulières à celui qui est censé maître de tout et dont la bourse est dans la poche de ses sujets. Les domaines du souverain sont toujours mal administrés. Aliénés, ils ne tardent pas à être mis en valeur. Ils coûtent énormément. Ils ne rendent rien. Vendus, on en reçoit le prix, et ils rentrent sous la loi générale de l'impôt.

2<* Je n'ai plus cinq mille chevaux dans mes écuries qui coûtaient chacun une pistole par jour à mon prédécesseur. J'en ai cent, cent cinquante, deux cents, c'est beaucoup. Je ne veux pas que M. le grand écuyer et ses gens prêtent mes chevaux à leurs amis pour deux mois, trois mois, six mois, qu'on les remette ruinés dans mes écuries où ils étaient tenus présents, et qu'on m'écrase par des réformes dont on met le produit dans sa poche. Cela ne me con>'ient pas, quoi qu'en disent le vieux M. de Beringhen et la belle

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madame la comtesse de Brionne*. Je coucherai avec elle, si elle Yeut,mais je n'aurai ni grande ni petite écurie.

3° Je réduirai ma maison et celle de mes enfants à la pure et simple décence ; je ne serai, ni eux ni moi, accablé d'une foule d'officiers de toutes couleurs, et si j'ai envie de manger une omelette, elle ne me coûtera pas cent écus ^. Je ne dédaignerai pas d'entrer sur ce point dans des détails minutieux de garde-robe, de fournitures de toutes les choses, parce que je sais que c'est la source d'une déprédation qui ne se conçoit pas. D'ailleurs, c'est qu'il n'y a rien de bas quand on doit, et qu'après tout on ne paye pourtant jamais que de l'argent de ses sujets. C'est leur bourse et non la mienne que j'épargne.

4° Je me fais apporter la liste énorme de ces pensions et je m'en fais rendre compte. Je raye toutes celles qui sont sans motif, cela va sans dire, toutes celles de cinquante, de soixante mille livres par an accordées à des ministres disgraciés qui n'ont d'autre

1. La charge de grand éciiyer était en quelque sorte héréditaire dans la famille de Beringhen, à laquelle était alliée celle de Brionne. Le comte de Beringhen, dont parle Diderot, était mort en 1770, laissant une galerie de tahleaux, de bronzes et de laques et une collection d'estampes qui furent vendues l'année même de son décès.

2. Il est de tradition courante que Louis XV préférait à tous les autres raffinements cuUnaires une omelette dite « à la royale », dans laquelle entraient surtout des crêtes de coq et des laitances de carpe et dont la confection ne revenait pas à moins de cent écus. Marin, cuisinier du prince de Soubise, passe pour l'inventeur de cette friandise ; cependant il n'en fait pas mention dans les diverses éditions de ses Dons de Comas.

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coup d'œil devant moi que de m'avoir mal servi. Je n'épargne que celles qui sont nécessaires à la subsistance et acquises par des services réels. Toutes les exorbitantes, je les réduis.

b° Je détruis les trois quarts de mes maisons. J'en chasse les gouverneurs qui s'enrichissent, à moins que les seigneurs de ma cour et les riches particuliers de mon royaume ne veuillent les habiter et les entretenir. Je ne relève que celles qui font l'admiration de l'étranger et du régnicole, et le nombre en est petit.

6** Je ne fais plus de voyages, parce que je ne saurais me déplacer qu'il n'en coûte plus de deux cent mille francs, ou, si je voyage, je voyagerai comme Henri IV, qui me valait bien.

7'' Je n'aime point la chasse et, quand je l'aimerais, je sais qu'avec un très petit équipage, mon ami M. Le Roy* a et m'a donné cet amusement beaucoup plus qu'U ne l'est pour son souverain.

S° Et l'on croit que j'aurais des ambassadeurs dans toutes les cours ? Oh ! pour cela non, parce que cela est inutile ou ruineux, parce que je ne voudrais guère me mêler de leurs affaires, et que ce que j'aurais de plus à cœur, roi d'un Etat redoutable quand il aura toute sa force, c'est qu'elles ne se mêlassent point des miennes. Je me contenterais pour longtemps, ou peut-

I. Georges Le Rot, l'auteur des fameuses Lettres sur les animaux, lieutenant des chasses du parc de Versailles. La phrase f[ui le concerne est fort peu claire ; elle est en partie raturée sur le manuscrit. Diderot a oublié de la revoir et de la compléter.

être pour toujours, d'habiles chargés d'affaires que je trouverais plus aisément que d'habiles ambassadeurs.

9° Lorsque les moines me sollicitaient pour être sécularisés \ est-ce que j'aurais fait la sottise de les refuser ? Je n'aurais plus de moines et je serais l'héritier de leurs biens à mesure qu'ils décéderaient. Et toutes ces moineries sont bien riches.

io° La dépense des affaires étrangères se réduirait beaucoup. Les dépenses de la marine et de la guerre ne sont pas si compliquées qu'en m'en occupant très sérieusement, je ne parvinsse à les évaluer à peu près au juste. Il est vrai que je travaillerais et que j'aurais aussi quelquefois les doigts tachés d'encre ; que je ne me lèverais pas tard, que je ne me coucherais pas toujours de bonne heure, et que celui qui m'aurait volé s'en trouverait fort mal. Après tout, quand on y regarde de près, un souverain n'est qu'un administrateur du bien d'autrui, et je crois qu'on peut sans honte en être économe.

11° Et ces prêtres? En bonne foi, peut-on s'attendre qu'un monarque un peu sensé laisse à l'un cinq cent cinquante mille livres de rente, à un autre

I. En 1765, les bénédictins de Saint-Germain-des-Prés et d'antres abbayes présentèrent au roi une requête pour ùtre dispensés de la tonsure, de l'obligation de faire maigre et d'aller à matines, etc. ; ils offraient en échange d'instruire et dciitretcnir soixante gentilshommes. Cette démarche, qui provoqua vui certain nombre de facéties, n'eut d'autre résultat que de faire exiler ses principaux instigateurs. Voir Mémoires secrets, i®' et i3 juillet 1765, et Grimm, i5 août de la même année.

trois cent mille, à un troisième deux cent cinquante mille? Je ne crois pas me tromper, quand j'avancerai que j'en trouverais de plus honnêtes , de plus miséricordieux et de plus éclairés à meilleur marché. Je ne dépouillerais personne de son vivant, mais à mesure qu'un évoque décéderait, je réduirais son évéché à une très juste mesure. Quant à ces prieurés, abbayes et autres bénéfices qui ne servent qu'à nourrir les vices d'un certain nombre de jeunes et de vieux fainéants, je les supprimerais. Vous me direz qu'on me tuera. Peut-être. Premièrement, parce qu'on ne tue guère que ceux qui en ont peur ; secondement, c'est qu'on ne fait guère de bien quand on a peur de mourir ; troisièmement, que, puisqu'il faut mourir une fois par un petit gravier engagé dans l'urètre, une goutte remontée ou quelque autre plate manière, il vaut autant mourir pour quelque chose de grand.

12° Oh ! pour cela, il y a assez et trop longtemps que je serais le tributaire de la cour de Rome pour cesser de l'être. Ou Sa Sainteté me donnerait ses dispenses et autres fadaises pour rien, ou je m'en passerais, ou je m'en pourvoirais chez moi.

i3° « Quand on doit, il faut payer ses dettes, n'est-il pas vrai? » dirais-je à mon clergé. Il ne pourrait pas se dispenser d'en convenir, t Eh bien ! ajouterais-je, payez donc les vôtres. — Mais, sire, c'est que nous n'avons pas d'argent. — \endez. — Nous

234 DIDEROT Eï CATHERINE II.

sommes des mineurs, nous ne pouvons pas vendre. — Comment ! Vous êtes majeurs pour emprunter et mineurs pour vendre ! Vous vous moquez ! » Et ils vendraient.

\k^ Je ne serais peut-être pas encore en état de réduire l'impôt aux justes besoins de Is^tatj je continuerais d'être un fripon sur les traces de mon prédécesseur, mais il n'y a rien au monde que je ne fisse pour que sa répartition fût en raison des fortunes. Ce point est très difficile, mais on vient à bout de tout quand on veut bien ; mais un autre qui ne l'est pas, <;'est celui de la perception simplifiée.

Comme je vous rayerais tous ces ofTiciers entre les mains desquels passent et se fondent mes revenus, et qui en retiennent une si bonne portion que le reste en entrant dans mes cojBFres se réduit aux trois ou quatre cinquièmes et à moins ! Je vous jure que je n'aurais pas huit jours cette nuée de receveurs du vingtième, des tailles, de la capitation, de receveurs généraux et de cent mille autres receveurs sous toutes sortes de noms. Je sais qu'ils ont tous acquis à prix d'argent le droit de me voler. Je leur ferais l'intérêt de leur finance, en attendant que je puisse les rembourser.

i5° Je serais le plus injuste et le plus imbécile des souverains si je laissais subsister toutes ces exemptions de militaire, de noblesse et de magistrature. J'acquitterais bien les services de ces hommes utiles ; mais parbleu! ils rentreraient tous dans la classe

générale des citoyens. Comment ! il y aura dix-sept cents ans que ceux qui jouissent le plus des prérogatives et de la protection de la société, seront ceux qui fournissent le moins à ses dépenses ; et je les souffrirais plus longtemps ! Et l'agricole qui n'a rien, et le citoyen qui a peu, et le manufacturier qui n'a que ses bras, seront toujours écrasés ? Oh ! cela ne se peut. Tous mes prédécesseurs l'ont entendu ainsi. C'a été leur bon plaisir, mais ce ne serait pas le mien. 17° Je n'aurais point d'ouvriers suivant la cour, parce que ce sont tous des fripons suivant la cour. Mon ami Doucet ', architecte du Roi, m'a fait ma leçon là-dessus. Il demandait à M. de Buffon quatrevingt mille francs pour des ouvrages qui n'en valaient pas quarante mille» et il en donnait pour raison qu'il ne serait pas payé de sitôt, et que quand on le payerait demain, il n'en rabattrait pas un liard, parce qu'il ne faut pas ctre un faux frère, qu'il serait un fripon malgré lui pour ne pas se brouiller avec d'autres fripons qui parviendraient à lui oter son état. Et notre Dauphin qui fait faire pour vingt-cinq louis

I. Il n'y a eu, au siècle dernier, aucun architecte du Roi portant ce nom ; peut-être Diderot a-t-il voulu écrire celui de Pierre-Noël Rousset , membre de l'Académie d'architecture, mort en 1763, qui construisit plusieurs hôtels importants et fut même l'un des concurrents de Jacques-Ange Gabriel pour la création de la place Louis XV. Un homonyme, ou plus probablement son fils, fut chargé, en 1770, d'ériger dans l'égUse Saint- Thomas de Strasbourg le tombeau du maréchal de Saxe, exécuté par Pigalle.

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par un ouvrier inconnu un secrétaire tout pareil à un autre que les Menus lui avaient fait payer deux mille écus ! Et j'aurais des Menus? Non, non, je n'en aurais pas, et je saurais bien les remplacer. Je payerais comptant le peu que j'ordonnerais, je serais très bien servi et à trois fois meilleur marché. J'aurais la bêtise de compter avec moi-même ou plutôt de stipuler en toute occasion pour mon peuple.

i8° Et la ferme générale? Je n'en dis rien parce que j'y ai toute ma pauvre petite fortune. J'aime encore mieux pourtant qu'on vole le roi que d'être ruiné. Mais je ne ruinerais pas mes enfants, et je crois que mes fermiers ne me voleraient guère, et cela sans leur ôter une récompense très honnête de leur gestion.

Votre Majesté me permettra-t-elle de supposer qu'avec ces moyens je ne tarderais pas à me liquider ? Et il y en a mille autres que j'ignore et que j'apprendrais en régnant. Voyons ce qui arrivera de la même administration continuée après ma liquidation et rentrons dans la question du luxe.

Mais je m'aperçois que j'ai sauté du quinzième au dix-septième, et qu'il me manque là un article : remplissons-le.

Certes, je remédierais , et très promptement, au plus abominable luxe qu'on pût imaginer : je parle de celui des grandes routes. Ce luxe coûte peut-être cent, deux cents millions à la France en bonnes terres perdues, et je ne sais combien en entretien superflu.

On parle de cette opération comme de la plus belle du règne présent ; et peut-être a-t-on raison. Qu'on juge des autres! Des chemins de soixante pieds, où il ne passe pas dix voitures par semaine et cela par folie ou par bassesse pour un ministre ou un intendant !

Que doit-il arriver sous mon règne, si, après avoir relevé et enrichi ma nation, je prends quelque précaution pour que l'or ne soit pas le dieu de mon pays, et que, par le concours aux places, j'assure quelque récompense au mérite et à la vertu? iSe puis-je pas me flatter, ainsi qu'Henri IV, que mes paysans de la Brie auront le dimanche une poule dans leur pot ?

Mais quand le paysan de la Brie a une poule dans son pot, quelle est et quelle doit être l'aisance des autres conditions de la société? J'ose le demander à Votre Majesté. Surtout si j'avais l'attention de ne me plus mêler de rien, et de croire que chacun de mes sujets entend mieux que moi ses intérêts dans son état ; si les opinions religieuses n'entraient pour rien dans mes préférences ; si je ne me mêlais du commerce que pour l'aider et soutenir les grandes maisons de commerce défaillantes ; si je ne voulais donner aucun règlement aux manufactures, si je récompensais parfois les inventeurs non par des privilèges exclusifs, mais par de l'argent et des honneurs, si j'empêchais la justice d'être ruineuse, si je rendais à la presse toute sa liberté, etc.

Mais lorsque le talent et la vertu mèneront à quelque chose, lorsque la nation entière aura toute l'aisance que chaque condition comporte, lorsqu'il n'y aura d'inégalité entre les fortunes que celle que l'industrie et le bonheur doivent y mettre, lorsque j'aurai anéanti toutes ces corporations où l'on ne peut entrer sans argent, et qu'on doit regarder comme autant de privilèges exclusifs qui condamnent des milliers de citoyens industrieux à mourir de faim ou à entrer dans une prison; lorsque j'aurai encouragé l'agriculture, la mère nourrice de tout un empire; lorsque j'aurai des citoyens riches, que feront ces citoyens de leur or? L'or ne se mange pas. Ils l'emploieront à multiplier leurs jouissances. Et quelles sont ces jouissances ? Celles de tous les sens. J'aurais donc des poètes, des philosophes, des peintres,, des statuaires, des magots de la Chine, en un mot tout le produit d'un autre luxe, tous ces vices charmants qui font le bonheur de l'homme en ce monde-ci et sa damnation éternelle dans l'autre.

Mais ce luxe ne sera plus l'enfant de la maison, il sera l'enfant de la prospérité. Quelle sera son influence sur les mœurs? Plus de crimes, mais beaucoup de ce que la théologie appelle des vices ou des péchés mortels. Beaucoup de voluptés de toutes espèces, beaucoup d'orgueil, beaucoup d'envie, beaucoup de luxure, beaucoup de paresseux. Je dirais en moi-même au docteur de Sorbonnc : « Prêche, prêche tant que tu voudras. Pour moi, je te promets que je travaillerai

de toute ma force à ce qu'ils soient tous bien gais, bien joyeux, bien libertins et que les voisins et les voisines se damnent plutôt deux fois par jour qu'une. »

— Vous aurez donc des courtisanes ?

— Assurément.

— Des filles entretenues?

— Pourquoi non ?

— Des filles séduites ?

— Je m'y attends.

— Des maris et des fenmies non fidèles?

— J'en ai peur. Mais je m'épargnerai, du moins, tous ceux d'entre ces vices que la misère, le goût du faste et l'indigence produisent. Cela deviendra ce que cela pourra. Je ne me mêlerais que de faire durer l'aisance et le bonheur, quelles qu'en puissent être les suites.

Je veillerais seulement à ce qu'on n'ait pas avec de l'or et de l'or toutes les prérogatives du mérite et de la vertu. Le seul contrepoids à. celui de l'or, c'est le mérite et la vertu ; el quand on est riche, si l'on a tout, quel intérêt à avoir du mérite et de la vertu ?

Ce que deviendront tous les beaux-arts ? Il n'est pas possible que, suivis par goût et chez un peuple nécessairement délicat, ils ne fassent pas de grands progrès.

Conduisons une femme du peuple chez le peintre Roslin; elle veut avoir son portrait, et voici ce qu'elle dira : « Monsieur, je ne suis pas une duchesse, mais

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je veux être peinte comme une duchesse, parce que j'ai de quoi payer comme une duchesse. » Et RosUn fera un bon portrait.

Conduisons-la chez l'horloger et, si nous l'écoutons, nous l'entendrons dire : « Monsieur , je .veux une bonne montre, une boîte bien forte et au titre, de Paris; point de Genève, s'il vous plaît, j'aimerais mieux ift'en passer. » Genève gardera ses montres.

Et que dira-t-elle à la marchande qui lui déploiera ses étoffes : « Fi donc ! madame, c'est de la guenille que cela ; montrez-moi quelque chose de mieux ou je vais ailleurs » ; en un mot, ce que dit aujourd'hui le petit nombre de nos bourgeoises aisées ; et la manufacture de Lyon fleurira.

Et puis, quand Denis passe dans les rues de la capitale, c'est un tumulte, un bruit, des acclamations, des Vive Denis ! qui ne finissent point ; et puis Denis, qui a l'âme tendre, s'élance de son carrosse, on l'embrasse ; il est embrassé sur le Pont-Neuf comme Catherine seconde l'est dans son couvent* et le sera un jour dans les rues, et puis il meurt doucement, pleuré, regretté, honoré ; ou bien on le tue et il meurt violemment. Et qu'est-ce que cela fait ? Il n'en est ni plus ni moins mort.

J'oubliais de dire à Votre Majesté Impériale que la plupart de mes opérations faites, lorsque mon carac-

I. Des Demoiselles nobles, une des créations favorites de Catherine.

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tère serait bien établi, et que la nation, dont le défaut est de prendre une confiance trop facile en son souverain, m'aurait accordé la bonne opinion que je m'efforcerais de mériter, j'aurais bien le courage de présenter mon bilan à ma nation, et que je ne doute point que le reste de la dette nationale ne se répartît entre les provinces, et que chaque province ne se chargeât d'en acquitter une portion proportionnée à ses ressources.

Partout où le souverain sera honnête, après une guerre et d'autres dépenses publiques surérogatoires, ce compte rendu produira le même effet sur une nation flattée de cette condescendance, et qui a quelque sentiment de justice et d'honneur.

On fait avec de la bonté et de l'ajuité tout ce qu'on veut des peuples. Votre Majesté Impériale le sait bien, et plus son règne durera, plus elle en sera convaincue. On envoie dans les provinces des intendants ; si ces intendants, tels que M, Dodart, intendant de Bourges*, aiment et font le bien de la province, sont des hommes de bien, et par conséquent peu favorables aux Mies de la cour, ils n'arrivent à rien. \oilà ce qu'on appelle un excellent moyen de faire des scélérats. Je vous promets bien que cela n'arrivera pas ainsi sous le roi Denis, et que l'intendance serait le

I . Fils du premier médecin de Louis XV enfant, Dodart fut intendant de la généralité de Bourges de 1738 à 1764 et mourut au château de Nozet, près Pouilly-sur-Loire, le i^"" octobre 1776, à l'âge de soixante-dix-sept ans.

séminaire de mes ministres, l'épreuve à laquelle je discernerais ceux que je dois appeler dans mes conseils. En vérité, c'est le roi qui, par son exemple, fait tout le bien et tout le mal d'un empire.

J'ai pensé quelquefois que si les méchants avaient essayé de la douceur et de la bonté, ils ne voudraient plus être méchants; et pareillement que si un souverain avait essayé du bonheur d'un bon souverain, il n'y pourrait jamais renoncer. Un père qui s'isole de ses enfants, un roi qui s'isole de ses sujets, sont deux êtres monstrueux pour moi.

Il pourrait arriver au roi Denis de manquer de lumière, de se tromper, d'être égaré par de mauvais , conseils, de s'engager dans une fausse opération, d'affliger un honnête homme, de faire du mal à son peuple sans s'en douter ; mais je suis sûr qu'au moment où il reconnaîtrait sa faute, elle serait réparée, et que si elle était irréparable, il en pleurerait très souvent. Le Mazarin disait, je crois, à un ministre étranger : « Le roi ne doit jamais recouler, n L'ambassadeur répondit : « Et pourquoi faut-il qu'il ne recoule pas, s'il s'est avancé mal à propos ? »

Il s'examine bien, et après s'être bien examiné, il croit qu'il ferait précipiter du Pont-Neuf dans la rivière, publiquement, le ministre qui lui en aurait imposé de propos délibéré ; ce serait une exécution une fois faite pour le reste de son règne. Les punitions très sévères rendent quelquefois les crimes fort rares.

A Constanlinople on ne jette guère qu'une fois tous les cent ans un boulanger frauduleux dans son four.

« S'il l'ignore, tout est bien ; s'il le découvre, il est bon, il me pardonnera, mais il l'ignorera », est le mot de tous ceux qui trompent les rois.

Encore un mot que j'ajouterai, parce qu'il contient une idée qui peut germer entre les mains de Votre Majesté.

Nous avons un séminaire subsistant de grands hommes publics, ce sont nos intendants. Un homme de tête devient à l'intendance très promptement un habile homme. Un homme médiocre y met plus de temps. Ce n'est jamais un homme de génie, mais il s'instruit..

L'intendant est obligé d'envoyer à la cour des mémoires sur la population, le commerce, les manufactures, l'agriculture, les productions en tout genre, les travaux publics faits et à faire, les bois, les rivières, les canaux, toutes les parties de l'administration, l'imposition, la richesse des bourgs, des villages, des villes, des hameaux, etc.

Le malheur est que l'honnête homme périt à sa place et n'arrive presque jamais au ministère.

M. Turgot (je le prédis à Votre Majesté) est un des plus honnêtes hommes du royaume et, certes, peutêtre le plus habile en tout genre. Il ne sortira jamais de Limoges S et s'il en sort, j'en pousserai un cri de

I. Diderot n'avait pas, cette fois, prédit juste : quelques mois plus tard, Turgot était nommé ministre de la marine, le 20 juillet 1774, et presque aussitôt après appelé au contrôle général.

joie, car il faut que l'esprit de notre ministère soit tout à fait changé, et que l'état des choses s'amende d'une manière presque miraculeuse. Il y a de petits phénomènes qui annoncent de grands événements ; c'en est un.

Mais cet homme est-il connu du roi? Sans doute, mais pour une tête chaude qui brouillerait tout : ce qu'on dit aux rois, lorsqu'il faut écarter un homme de mérite.

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