‹ Diderot et Catherine IIChapitre 73 sur 185 · DIDEROT DIPLOMATE · texte numérisé non relu

DIDEROT DIPLOMATE

auteur, le meilleur commentaire de la Rêverie qui suit. Diderot a beau dire qu'il n'est pas un enfant à qui on fait la leçon, et en dépit de ses craintes plus ou moins sincères de se voir perdre par ce papier, « lui et sa postérité », il se trahit un peu plus bas quand il ajoute : « Voilà, en général, ce que notre homme public, ici, voudrait bien persuader à Votre Majesté Impériale, et je présume qu'il a, avec juste raison, regardé ma bouche comme moins suspecte que la sienne. » Il suffit de lire toute la première partie de cette Rêverie pour se convaincre qu'il avait assumé, bon gré mal gré, la responsabilité d'une démarche aussi délicate que celle de l'alhance de deux grandes puissances ; la fin, tout à fait dithyrambique, dépare un peu cet exorde si curieux, et Diderot s'y livre à tous les écarts de l'admiration la plus enthousiaste. C'est ù croire que Gunning lisait par-dessus son épaule quand il écrivait à son chef que toutes les lettres du pliilosophe dépeignaient Catherine comme au-dessus de l'humanité. Cette fois cependant le flatteur allait trop loin, et, tout en l'encourageant « par ses gestes et ses propos », Catherine le définissait à son tour « en disant qu'en certains points il avait cent ans et qu'en d'autres il n'en avait pas dix * » . Elle ne se montrait pas toujours aussi sévère. A propos du partage de la Pologne et du rôle que la Russie y avait joué, elle se plaignait d'avoir été dupée par Frédéric : I. Durand à d' Aiguillon, 3i décembre 1773.

— Vous n'aimez pas ce prince ? demandait-elle à Diderot.

— Non, c'est un grand homme, mais un mauvais roi et un faux monnayeur.

— J'ai eu, dit-elle en riant, ma part de sa monnaie ^

Parfois aussi l'impératrice, qui selon l'heureuse expression de Grimm, n'était jamais absente des entretiens les plus familiers, coupait court aux épanchements satiriques qu'elle avait semblé tout d'abord encourager. Un jour qu'elle discutait avec Diderot sur les méchants par principe :

— Pourriez-vous, dit-elle, m'en donner un exemple?

— Je les prends, répondit-il, dans une classe éclatante ; je nommerai à leur tête le roi de Prusse.

— Je vous arrête là , dit-elle sans s'émouvoir davantage ; et elle changea de conversation ^.

Page 1