MA RÊVERIE, ETC
L'esprit .actuel du ministère est de détruire tout l'ouvrage du ministère précédent ; peut-être même y procède-t-on sans le moindre discernement.
M. de Ghoiseul s'en est allé en triomphe dans son exil, et la cour a fait ce qu'elle fait même dans les choses les plus frivoles : c'est de prendre le contre-pied de la ville.
Une pièce de théâtre qui réussit à la ville est bien bonne si elle ne tombe pas à la cour, et réciproquement.
Nous avons un moyen sûr d'exclure un habile et honnête homme d'une grande place : c'est de gagner la cour de vitesse par une nomination anticipée. Et puis l'éternelle petitesse des successeurs du ministre décédé dont ils anéantissent toutes les vues! Ils ne veulent pas qu'il reste un vestige de son administration. Il faut absolument qu'il ait été ou un fou, ou un sot, quelquefois tous les deux.
rSous portons la plus belle haine au roi de Prusse; sur ce point, la cour et les philosophes sont d'accord, mais leurs motifs sont bien différents ; les philosophes le haïssent parce qu'ils le regardent comme un politique ambitieux, sans foi, pour qui il n'y a rien de sacré, un prince sacrifiant tout, même le bonheur de ses sujets, à sa puissance actuelle, l'éternel boute-feu de l'Europe; la cour, parce que c'est un grand homme qui peut-être croise ses vues présentes. Si le système change, la cour ne le haïra plus sous ce dernier coup
d'œil, mais elle continuera de le haïr, ou du moins de l'envier pour le premier.
Celui qui fera son éloge en France passera toujours pour un mauvais Français.
Il n'y a pas un honnête homme, pas un homme qui ait un grain d'âme et de lumière à Paris qui ne soit l'admirateur de Votre Majesté. Elle a pour elle toutes les académies, tous les philosophes, tous les hommes de lettres, et ils ne s'en cachent point. On a célébré sa grandeur, ses vertus, son génie, sa bonté, les efforts qu'elle fait pour établir les sciences et les arts dans son pays; les faits dans la paix et dans la guerre, on les a célébrés, dis-je, bien franchement et en cent façons diverses, et je crois que la cour n'a pas été trop fâchée de voir au roi de Prusse une rivale préférée dans notre estime et dans nos éloges.
Que la cour lui pardonne bien sincèrement d'être grande, je ne le pense pas.
Qu'elle sente dans ce moment tous les avantages qu'elle pourrait retirer d'une bonne intelligence entre une puissance qui est déjà très redoutable et qu'elle voie s'acheminer à grands pas vers un degré de force dont la limite est difficile à déterminer, c'est ce dont je ne doute pas.
Que dans ce moment les avances qu'on fera vers Votre Majesté Impériale soient sincères, et qu'elles continuent de l'être jusqu'à ce que les intérêts changent, c'est la loi éternelle des empires.
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Que, dans tous les temps, la France a été des puissances de l'Europe une des plus fidèles à ses engagements, c'est ce qu'on désirerait beaucoup que Votre Majesté crut, et ce sur quoi il lui est bien plus aisé de prononcer qu'à moi.
La France est loin de la Russie, et la Prusse en est bien voisine. En dépit du traité de \ersailles, notre ennemi naturel, c'est l'Autrichien, \otre ennemi naturel, c'est le Prussien. Tôt ou tard le sang français se mêlera sur le champ de bataille avec le sang autrichien et le sang russe avec le sang français.
Qui est-ce qui gagne actuellement à votre guerre avec les Turcs? Ce n'est pas la France. Qui est-ce qui doit l'éterniser .•> Celui qui vous redoute et qui disait au marquis de Yalory : « Les Russes ? Vous ne les connaissez pas. Vous ne savez donc pas qu'ils peuvent, en partant de grand matin, venir dîner chez moi * » ?
La France ne doit avoir aucune répugnance à vous compter entre les puissances premières de l'Europe. Ce sont vos deux voisins qui feraient tout pour que vou» ne soyez qu'entre les puissances secondaires.
Je la crois infiniment plus disposée à s'allier avec Votre Majesté qu'avec la Prusse. Elle compte plus sur vous. Si notre cour vous envie personnellement, elle hait personnellement le roi de Prusse et s'y fie moins.
I . Le mot n' est pas cité dans les Mémoires des négociations du marquis de Valory, a. vol. in-S*», publiés par sa famille en 1820.
Nous pensons tous que votre puissance est stable et ne passera pas.
Nous regardons tous la puissance prussienne comme momentanée et précaire, et notre mot perpétuel est celui-ci : « Qui est-ce qui mènera cette voiture-là lorsque le cocher nerveux qui tient les rênes sera tombé de son siège ? »
A la première bataille qu'il perdrait, nous ne doutons point que les soldats, presque tous enrôlés de force, ne désertassent par grands pelotons, et j'ai bien, moi, quelque raison particulière pour le croire.
Nous regardons très sincèrement le démembrement de la Pologne comme une affaire faite. Nous ne doutons pas que le partage de ce mouton ne devienne un jour la source d'une longue querelle entre les trois loups et, dans le vrai, je pense que c'est un spectacle qui nous réjouirait, si surtout l'Autriche y était bien malmenée. En vérité, cela peut -il être autrement?
Mes trois loups sont le Russe, l'Autrichien et le Prussien. La France est le quatrième, et voici comment ce dernier raisonne : « S'il arrivait que le loup autrichien, mon voisin, me montrât un jour les dents, je serais bien aise que, tandis qu'il aurait la gueule béante tournée de mon côté, le loup russe ou prussien le menaçât de le mordre aux fesses. » Cette menace réciproque nous tiendrait peut-être tous les quatre en repos.
Les penseurs sont désolés de la durée de la guerre