SUR LES MINISTRES DANS LES COURS ÉTRANGÈRES
Peut-être vais-je en exiger ce qui leur est prescrit et ce qu'ils font.
Je vois qu'ils envoient à leurs cours des dépêches toutes les semaines ; il est impossible que les affaires d'État y fournissent matière. De quoi sont-elles donc remplies? Je gagerais bien qu'il y a peu de choses importantes noyées dans beaucoup d'inepties.
Leur tâche devrait être, ce me semble, de s'instruire parfaitement de tout ce qui concerne une nation et d'en fournir des mémoires.
On comparerait ces mémoires avec les mémoires du ministre qui aurait précédé dans la même contrée, et les choses fausses se rectifieraient, les incertaines s'éclairciraient.
Un ministre qui n'aurait plus rien à apprendre d'une contrée serait envoyé dans une autre.
La hmite de son instruction serait celle de sa résidence dans une même cour.
Et c'est après avoir fait sa tournée dans toutes les cours de l'Europe qu'il serait rappelé dans la sienne pour s'asseoir au conseil du souverain.
Si l'on n'avait pas par cette voie des hommes de génie, on en obtiendrait au moins des hommes fort
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instruits ; et il arriverait quelquefois que le génie se trouvant joint à de grandes lumières, on aurait ce qu'on peut appeler des hommes extraordinaires. . La longue résidence dans une même cour serait un signe infaillible d'imbécillité.
Voilà pour les dépêches. D'après ce qui précède, on conçoit que les réponses les plus fréquentes consisteraient en questions explicatives des différents points sur lesquels deux ministres successifs dans une même cause se trouveraient en contradiction.
Ces questions, lorsque les deux ministres auraient dit l'un et l'autre la vérité, marqueraient les vicissitudes d'un État, d'une puissance, son agrandissement, sa décadence dans tout ce qui concerne son administration intérieure et son influence au dehors ; connaissance essentielle en mille circonstances pour le parti qu'il convient de prendre dans les affaires publiques et connaissance toujours vague lorsqu'elle est du moment pour lequel on en a besoin.
SUR LA NÉCESSITÉ DE IIaISSER A SA PLACE CELUI QUI A ACQUIS LES CONNAISSANCES NÉCESSAIRES POUR LA BIEN REMPLIR.
Un des grands inconvénients de notre société, et dans la capitale et dans les provinces, c'est qu'au
^LU LA. NÉCESSITÉ DE LAISSER A SA PLACE, ETC. 26l
moment où un père a fait fortune dans le commerce, tous ses enfanls dédaignent l'aune et la boutique ; en sorte que ce spectacle d'émigrations d'une condition à une autre montre une foule d'hommes qui quittent la chose qu'ils savent pour aller à celle qu'ils ignorent.
Un excellent moyen pour n'avoir jamais ou que des ignorants ou que des hommes instruits qui mourraient sans avoir eu le temps d'être utiles, ce serait de les déplacer de trois ans en trois ans.
Si un homme a une très forte tcte et qu'il y joigne une grande application, peut-être acquerra-t-il les connaissances nécessaires à ses fonctions ; mais s'il est déplacé au bout de ces trois ans, quel bien l'Etat retirera-t-il de son travail?
Si l'on en usait ainsi dans les diiTérentes conditions de la société, on quitterait la médecine quand on serait médecin, la chirurgie quand on serait chirurgien, la mécanique quand on serait mécanicien.
Mais, quand on est quoi que ce puisse être pour un temps aussi limité, on n'apprend rien. On en use relativement à un état qu'on doit incessamment quitter comme avec une contrée qu'on traverse et où l'on n'a que peu de temps à rester : on ne se donne pas la peine d'en étudier la langue.
Et quand on posséderait cette langue, quel en serait l'avantage si l'on passait aussitôt dans une autre contrée ?
Un voyageur de cette espèce aurait appris toutes
les langues de l'Europe sans avoir eu ni le temps ni l'occasion d'écrire une bonne ligne dans aucune.
Je ne sais jusqu'où ces principes peuvent être applicables ou non à la Russie, dont les usages et la constitution me sont tout à fait inconnus.
Je hasarde des conjectures.