D'UN ÉCONOMISTE ET. D'UN ASTRONOME FRANÇAIS EN RUSSIE
L'idée d'élever un monument à Pierre P'" n'appartenait pas en propre à Catherine. Elisabeth avait même confié l'exécution d'un premier à deux Italiens, l'architecte Rastrelli et le statuaire Martelli ; mais, à sa mort, l'œuvre de Martelli fut jugée trop médiocre, et Betzki reçut l'ordre de chercher l'artiste capable de comprendre et d'interpréter la pensée de la nouvelle souveraine.
Le Salon de lyCô avait été un triomphe pour Falconet : une figure de Femme assise, celles de la Douce mélancolie et de l'Amitié, son Saint Ambroise (pour l'église des Invalides), son bas-relief d'/lpeZ/es et Campaspe étaient venus confirmer avec éclat le succès de son Pygmalion, exposé au Salon précédent, et Diderot lui-même avait loué presque sans réserve les envois de son ami. Aussi le nom du statuaire se pré-
senta-t-il tout naturellement à lui dès que Dimitri Galitzin l'eut informé des ordres de Catherine, et comme Falconet mit à son acceptation des conditions pécuniaires qui faisaient l'éloge de son désintéressement, le traité fut vite conclu; ce fut, comme l'écrivait Diderot à Betzki, « l'ouvrage d'im quart d'heure et l'écrit d'une demi-page ». Les conventions furent signées le 3i août 1766, et, le i5 septembre suivant, Falconet quittait la France, où il ne devait revenir que onze ans plus tard, épuisé par le travail, aigri par les tracasseries de tout genre dont l'avait abreuvé Betzki, froissé par l'indifférence qui, chez Catherine, avait succédé aux procédés les plus délicats, et — suprême chagrin — avant que le gigantesque cavalier de bronze, auquel il avait donné le souffle de la vie, se dressât, enfin débarrassé de ses draperies et de ses entraves, sur le roc arraché aux marais de la Finlande. Les débuts du statuaire à la Cour ne faisaient pas présager un pareil dénouement. « M. Diderot, écrivait Catherine à madame Geofîrin, m'a fait faire l'emplette d'un homme qui n'a pas son pareil : c'est Falconet. » Il n'est SOI te de prévenances dont celui-ci n'ait été comblé de 1766 à 1770, et la correspondance si précieuse publiée par M. Polovtsof ^ atteste combien était vif alors ce mutuel désir de plaire. Nous n'avons
I. Cette correspondance, comportant à la fois les lettres de l'impératrice et celles du statuaire, a été publiée et annotée par M. A. Polovtsof, avec la collaboration de M. A. Steinmann, et
RÉFORMATEURS ET UTOPISTES. l3
malheureusement pas les lettres de Falconet à Diderot, mais celles du philosophe qui subsistent encore témoignent que, s'il ne vint pas plus tôt rendre hommage à sa bienfaitrice, ce ne fut pas faute de sollicitations incessantes auxquelles Diderot répondait en alléguant, non sans raison, la nécessité de terminer l'explication des planches de l'Encyclopédie, le devoir de veiller sur la fin de l'éducation de sa fille, le souci que lui causait la santé de sa femme, enfin aussi la peine qu'il éprouvait à s'arracher à l'intimité de mademoiselle Volland et de madame Le Gendre, sa sœur.
S'il remettait de mois en mois cette séparation, son « atelier » était devenu le bureau d'adresse de tous ceux qui voulaient solliciter la générosité de Catherine ou lui off'rir leurs services. Ce n'étaient pas seulement les peintres, les statuaires, les acteurs, les littérateurs, les précepteurs parisiens qui, depuis le séjour de Pierrre l" en France, affluaient dans les rues à peine tracées de Saint-Pétersbourg. A partir du règne de Catherine II, les réformateurs et les utopistes aspirèrent à l'honneur d'expérimenter leurs remèdes sur un peuple dont la civilisation naissante devait, semblait-il, se prêter plus aisément à l'emploi de leurs topiques.
forme le tome X\ II du Reciioil de la Société historique russe. Les appendices renferment de copieux extraits des lettres de Grimm à Ncsselrode et des dépèches échangées entre le duc d'Aiguillon et notre ambassadeur, Durand de DistroCT, à propos du séjour de Diderot à Saint-Pétersbourg.
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Bien que Diderot n'appartînt pas à la secte des économistes, il partageait sur ce point toutes leurs illusions. « Nous envoyons à l'impératrice, écrivait-il à Falconet, en juillet 1767, un très habile, un très honnête homme. Nous vous envoyons à vous un galant homme, un homme de bonne société. Ah ! mon ami, qu'une nation est à plaindre, lorsque des citoyens tels que ceux-ci y sont oubliés, persécutés et contraints de s'en éloigner et d'aller porter au loin leurs lumières et leurs vertus ! . . . Lorsque l'impératrice aura cet hommelà, à quoi lui serviraient les Quesnay, les Mirabeau, les Voltaire, les d'Alembert, les Diderot.^ A rien, mon ami, à rien. C'est celui-là qui a découvert le secret, le véritable secret, le secret éternel et immuable de la sécurité, de la durée et du bonheur des empires. C'est celui-là qui la consolera de la perte de Montesquieu.»
Il est pourtant bien peu connu aujourd'hui, l'homme que Diderot prônait en ces termes emphatiques, si peu connu que tous les répertoires biographiques et bibliographiques sont tombés à son sujet dans les plus incroyables erreurs'. Né à Saumur le 10 mars 1719,
I. Les Biographies Michaud et Didot, qui le classent à Mercier, (nom sous lequel l'ont désigné tous ses contemporains), ne donnent ni ses prénoms, ni ses dates de naissance et de mort. Quérard (France littéraire) confond son état civil et une partie de ses ouvrages avec ceux de Pierre-François-Joachim-lIenry Larivière, membre de la Convention et des Cinq Cents, dont il n'était pas même parent. M. F. Joubleau, quia étudié, en i858, dans un travail lu à l'Académie des sciences morales, les doctrines de l'économiste et son rôle aux colonies (Notice sur P,-P. Lemercier de La Rivière, Orléans, impr, Colas-Gardin, i858.
LE MERCIER DE LA RIVIÈRE. l5
fils d'un intendant de la généralité de Tours, Pierre- Paul Le Mercier de la Rivière de Saint-Médard, conseiller au Parlement de Paris en 1747» fut nommé dix ans plus tard, intendant des Iles-du-Vent (Martinique). Pour faire face aux embarras financiers de la colonie, il n'hésita pas à emprunter en son nom plus de deux millions de livres et reçut en remboursement plus de cent mille écus en contrats de rente sur les États de Bretagne, qu'il dut négocier avec une perte d'environ quarante mille li>Tes. Après la prise de la Martinique par les Anglais (1760), il revint en France et fut chargé de l'intendance de l'armée navale lors du projet, bientôt abandonné, d'une descente en Angleterre. Rappelé à la Martinique rendue à la France par le traité de Paris, il dut recourir aux mêmes moyens d'emprunt; mais, cette fois, il fut intégralement remboursé de ses avances, montant à près de quatre cent mille livres. Il est vrai que, l'année suivante, on le révo-
in-8°, 68 p.), n'avait pas, en consultant les archives du Ministère de la Marine, alors, il est vrai, à peine classées, recueilli les renseignements précis que M. Deschard, auteur d'une Notice sur l'organisation du corps des commissaires delà marine française depuis l'origine jusqu'à nos jours, a consignés dans la Revue maritime et coloniale (1879). C'est à M. Deschard que j'emprunte, en les résumant, les faits et les dates qui permettent enfin de reconstituer la carrière d'un homme trop longtemps méconnu.
M. Gh. de Larivière a publié, en 1897, dans la. Revue d'Histoire littéraire de la France, une étude sur Mercier (sic) de la Rivière à Saint-Pétersbourg, en 1767, d'après de nouveaux documents, où il a surtout fait usage des correspondances de nos agents diplomatiques et de divers passages empruntés aux publications russes, mais il n'a donné aucun détail biographique sur l'économiste.
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qua,sous prétexte qu'il avait favorisé le commerce étranger, accusation dont on reconnut plus tard la fausseté. Le Mercier de la Rivière se rattachait au groupe des physiocrates, dont Quesnay était le chef, et il s'inspira des doctrines courantes au club de l'Entresol, pour écrire un traité pompeusement intitulé De l'Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques , dont le manuscrit, refusé d'abord par le censeur officiel à qui il avait été soumis, fut secrètement confié à Diderot par M. de Sartine. Ce n'était pas la première fois que Diderot acceptait de semblables missions : on sait que ce fut lui qui pria le magistrat de laisser imprimer l'Homme dangereux de Palissot. Après avoir examiné l'Ordre naturel, Diderot se prononça nettement pour la publication, bien que le système de l'auteur fût en désaccord avec ceux que Galiani avait mis en faveur chez d'Holbach. La Rivière, si l'on en croit Diderot, ignorait le nom de son généreux auxiliaire, lorsque l'envoyé de Russie en Espagne, M. de Stackelberg, manifesta, en passant à Paris, le désir de conférer avec quelqu'un à qui le régime colonial fût famiher. Diderot signala Le Mercier de la Rivière à Dimitri Galitzin, et il s'ensuivit plusieurs entretiens dans lesquels l'ancien intendant de la Martinique fit preuve des connaissances les plus pratiques. La Rivière fut-il réellement autorisé par Catherine II à venir appliquer ses principes en Russie, ou son départ pour cet empire naquit-il sim-