‹ Diderot et Catherine IIChapitre 80 sur 185 · A SA MAJESTÉ IMPÉRIALE PAR UN AVEUGLE QUI JUGEAIT DES COULEURS · texte numérisé non relu

A SA MAJESTÉ IMPÉRIALE PAR UN AVEUGLE QUI JUGEAIT DES COULEURS

Je ne me suis point écrié de Riga à Pétersbourg, comme le fit de Berlin à Moscou un Français \ homme de mérite et de probité, mais homme qui se croyait, un peu ridiculement, autorisé par ses lumières et par les places qu'il avait occupées, à se donner de l'impor-

J. Le Mercier de la Rivière. Voyez ci-dessus pages i4-2i.

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tance : « Madame, arrêtez ; on ne fait rien de bien qu'après m'avoir entendu ; celui qui sait comment on administre un empire, c'est moi ! » Quand la chose aurait été vraie, le ton était k faire rire.

En m'établissant chez M. de Narischkine, je n'ai point dit : « Voilà mon antichambre ; c'est ici que les particuliers s'inclineront devant moi et que je recevTai les humbles placets qui me seront présentés ; c'est là que les ministres étrangers me parleront ; cet endroit sera fort commode pour conférer avec les ministres de Sa Majesté Impériale. Voilà mon cabinet, et le lieu d'où je donnerai des lois à toutes les Russies. »

Je me suis dit : « Je ne suis rien , mais rien du tout. Sa Majesté Impériale m'a comblé de bienfaits ; je lui dois l'aisance, le repos et la sécurité. Je vais mettre à ses pieds ma reconnaissance et l'hoinmage de tous les gens de bien qui ont pris part au bonheur qu'elle m'a fait. J'ai auprès d'elle la plus forte des recommandations, ses bontés. Elle me fera donc un doux accueil. » J'ai bien plus obtenu que je n'aurais jamais eu la vanité de me promettre. Elle m'a traité comme un de ses enfants ; elle m'a permis, comme elle l'aurait permis à un de ses enfants de dire toutes les innocentes folies qui lui auraient passé par la tête et Dieu veuille que je n'aie point abusé de son indulgence ! Si cela m'est arrivé, je me jette à ses pieds et je lui en demande mille pardons. Gela fait, l'enfant gâté va continuer à bégayer.

Ces premiers législateurs du genre humain, à qui l'on a élevé des autels, et dont la mémoire est restée et restera à jamais en honneur parmi les hommes, ont pourtant fait une chose bien singulière.

Dans le soi-disant état de simple nature, les hommes étaient épars sur la surface de la terre comme une infinité de petits ressorts isolés. Il arrivait de temps en temps à quelques-uns de ces petits ressorts de se rencontrer, de se presser trop fortement et de se briser. Les législateurs, témoins de ces accidents, y ont cherché un remède, "et quel est celui qu'ils ont imaginé ? De rapprocher les petits ressorts, et d'en composer une belle machine qu'ils ont appelée société ; dans la belTe machine société, les petits ressorts, animés d'une infinité d'intérêts divers et opposés, ont agi et réagi les uns contre les autres de toutes leurs forces et pour un moment de guerre accidentelle, il en est résulté un véritable état de guerre continue où tous les petits ressorts affaiblis et fatigués n'ont cessé de crier et où il s'en est plus brisé en un an, qu'il ne s'en serait brisé en dix, dans l'état primitif et isolé où le ressentiment d'un choc était l'unique loi.

Mais il est arrivé bien pis. Ces belles machines appelées sociétés se sont multipliées et pressées et le choc n'a plus été d'un ressort contre un ressort, mais d'une, de deux, de trois belles machines, les unes contre les autres, et dans cette collision épouvantable, il est resté plus de ressorts brisés en une seule journée,

qu'il n'y en aurait eu dans mille ans de l'état de nature sauvage et isolée.

J'en demande pardon aux anciens et premiers législateurs. Si c'est là ce qu'ils ont fait, on leur en doit peu d'obligation ; mais ce n'est peut-être pas là ce qu'ils ont fait.

On a imagine bien des origines à la société : beau texte pour cette sorte d'oiseaux qui s'engraissent dans le brouillard et qu'on appelle métaphysiciens • .

Les uns ont dit que l'homme, ainsi que tous les animaux faibles, tels que le bœuf, le mouton, le cerf, était né pour vivre en troupeaux ; cependant il est léger à la course ; il est nerveux, il est agile, il a toujours une défense contre l'animal agresseur, et la raison, aidée d'une branche d'arbre, supplée à toute la variété des instincts.

D'autres, ayant considéré l'attachement du mari pour la femme, celui de la mère pour l'enfant, nécessaire au moment de la naissance, et celui de l'enfant

1 . Cette définition humoristique appartient-elle bien à Diderot, ou n'était-ce qu'une réminiscence ? « On sait, dit le IK Réveillé-Parise (Hygiène des hommes adonnés aux travaux de l'esprit J, à propos de la corpulence exceptionnelle de l'encyclopédiste, on sait que Marivaux en ayant fait la remarque à une dame, celle-ci lui répondit: « En effet, ces philosophes ne ressemblent pas mal aux bécassines qui s'engraissent dans le brouillard. » Malheureusement le docteur oublie de citer ses autorités : l'Esprit de Marivaux; de Lesbros de la Yersanne, non plus que le livre si richement documenté de M. G. Larroumet (Marivaux, sa vie et ses œuvres], sont muets sur cette répartie et sur le nom de l'interlocutrice.

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pour la mère par la longue imbécillité de l'enfant, ont formé la famille ou la première société.

Il y en a à qui il est venu une idée fort fine. Ils ont dit : il y avait des faibles, il y avait des forts. Les faibles se sont réunis pour faire tête aux forts, et la société doit sa naissance à la faiblesse et à la vexation.

Puisque chacun rêve à sa manière sur ce sujet, il me sera bien permis de rêver aussi. Le point est de ne pas ennuyer Votre Majesté, et quand je l'ennuierais, ce ne sera jamais qu'autant qu'il lui plaira ; cela est commode pour moi.

Si l'homme trouve en naissant un ennemi, et un ennemi redoutable, si cet ennemi est infatigable, s'il en est sans cesse poursuivi, s'il ne peut se promettre quelque supériorité que par des forces réunies, il a dû être porté de très bonne heure à cette réunion de forces. Cet ennemi, c'est la nature, et la lutte de l'homme contre la nature est le premier principe de la société. La nature l'assaille par les besoins qu'elle lui a donnés et par les dangers auxquels elle l'a exposé ; il a à combattre l'inclémence des saisons, les disettes, les maladies et les animaux.

Il a peut-être poussé sa victoire beaucoup plus loin qu'il ne le fallait pour son bonheur; car il y a bien loin de l'arête de la flèche jusqu'au magot de la Chine. Mais tout s'est enchaîné, après le premier élan de l'esprit humain ; il est impossible de deviner oii il s'arrêtera.

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Quoi qu'il en soit, il n'en est pas moins évident que tout ce qui tend à isoler l'homme de l'homme tend aussi à affaibUr la puissance de la lutte contre la nature, et à le rapprocher de la condition primitive de l'homme sauvage ; par conséquent, celui-ci doit être regardé conmie animal, surtout dans l'état actuel des choses, où l'inimitié réciproque des sociétés a succédé à la poursuite de la nature. L'homme isolé n'avait qu'un adversaire, la nature. L'homme réuni en a deux, l'homme et la nature. L'homme réuni en a donc un motif d'autant plus urgent de se serrer.

Ce que je dis des grandes sociétés est démontré par l'état des petites, lorsque la division s'y introduit ; le lien général se brise, chacun travaille pour soi, et la condition sauvage renaît.

Il est encore démontre par la grande maxime de la tyrannie : diviser pour ré<jner ; elle veut des individus et point de corps, des nobles et point de noblesse ; des prêtres et point de clergé ; des juges et point de magistrature; des sujets et point de nation; c'est-à-dire, par la plus absurde des conséquences, une société et des hommes isolés.

L'ennemi delà tyrannie l'orme des corps; le tyran les dissout. Le premier forme des corps par des prérogatives, le second les dissout par l'extinction de ces prérogatives. Ce sont ces prérogatives qui distinguent la monarchie du despotisme. A Gonstantinople tout est égal : la tête d'un vizir tombe comme celle d'un esclave.

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A Paris, il faut un peu plus d'apprêt pour ôter la vie ou la liberté à un duc, ou à un citoyen obscur.

La monarchie est une haute pyramide dont les différents États forment les plans. Le peuple est à la base, écrasé du fardeau des autres plans.

Le monarque est la boule qui termine la pyramide et qui presse trois ou quatre autres boules qu'on appelle ministres.

Dans l'état despotique toutes les boules sont sur un même plan, mais isolées; malheur pour le despote, quand elles viennent à s'approcher ou à se toucher !

Dans l'état démocratique, toutes les boules sont sur un même plan, mais elles se touchent ; malheur pour la république si elles viennent à s'isoler I

Dans l'état monarchique, malheur à la monarchie si les boules de la base viennent à s'agiter I La pyramide se renverse, et il ne reste plus qu'un amas de ruines.

J'écris à Votre Majesté comme elle me permet de causer avec elle. Je me Hvre à tous les écarts de ma tête. Je ne perds cependant pas de vue mon chemin et j'y rentre.

Dans une société d'hommes quelconque, plus les parties en sont éparses, moins elles sont rapprochées; plus cette société est éloignée de la véritable notion de société, moins elles se soutiennent; moins elles s'entr' aident, moins elles sont fortes; moins elles luttent avantageusement et contre l'ennemie constante de l'homme, la nature, et contre les ennemies accidcn-

telles, les sociétés adjacentes, plus le tout est voisin de l'état sauvage.

C'est un principe général de conduite qui s'étend depuis l'action la plus importante jusqu'à un mot ou dit ou répété. Ce mot resserre-t-il les hommes, ditesle. Son effet est-il de les isoler, de les ramener à l'état sauvage, ne le dites pas; à moins qu'il ne soit utile à votre ami.

Il ne s'agit que d'examiner dans un tout comment les parties disjointes pourraient se lier et se rapprocher.

Entre ces parties, il y en a une principale qui donne la loi à toutes les autres, c'est la ville capitale.

Quelle est la nature de cette partie ? Elle est vorace. Si elle dévore trop, elle amaigrit toutes les autres. Si elle n'est pas assez nourrie, elle est faible et toutes les autres languissent.

La capitale attire tout à elle. C'est elle qui absorbe et qui reçoit. C'est le coffre-fort de la nation. On n'y fait rien. Sa fonction est comme le cœur dans l'animal : la fonction du cœur est de prendre et de renvoyer du sang ; celle de la capitale est de recevoir et de renvoyer de l'or, en échange de ce que le tout fournit à sa voracité. C'est le lieu de la grande consommation.

Où doit être placé ce lieu de consommation? Au centre, ce me semble, des .parties qui travaillent pour lui et des choses qu'il consomme.

Placé là, qu'en arrive-t-il ? C'est que naturellement il s'établit vers ce centre, et il en part une foule de

2^4 DIDEU.OT ET CAllIEUlM: II.

routes qu'on peut comparer aux veines et aux artères ; des veines qui portent le sang ou la substance qui nourrit, des artères qui renvoient le sang ou l'or qui paye. C'est ainsi qu'il s'établit une tendance réciproque du centre à la circonférence et de la circonférence au centre.

C'est ainsi que d'espace en espace les villages se multiplient, et qu'il s'ouvre des routes de traverse entre ces villages ou petits dépôts de consommation, dépôts qui vont toujours en s'accroissant, passent successivement de l'état de hameaux à l'état de villages, de l'état de villages à l'état de bourgs, et de celui-ci à l'état de villes petites, moyennes et grandes.

Le ministère n'a plus besoin de veiller à ces formations. Le besoin s'en acquitte pour lui.

Je ne sais même, quand tout d'ailleurs est bien ordonné, s'il doit fixer les limites à la capitale.

Le cœur ne devient trop gros que si le reste de l'animal est malade.

C'est ainsi que s'engendre ce que l'on appelle la circulation intérieure qu'on ne gêne jamais par aucune institution, sans nuire à toute la machine.

Une capitale à l'extrémité d'un empire, est comme dans un animal où le cœur serait au bout du doigt, ou l'estomac au bout du gros orteil. C'est le mot de M. de Narischkine.

Mais comme l'empire a des denrées qu'il ne saurait toutes consommer, et qu'il lui en manque d'autres qui

sont nccessaires à son bien-être, à sa fantaisie ou à son besoin, et qui lui \icnnent des contrées éloignées, où est la place naturelle de ces lieux d'échange? A la circonférence, ce me semble, sur la frontière, sur la ligne commune aux parties contractantes.

Les sociétés étant dans un état de guerre perpétuelle, ou elles s'attaquent, ou elles se menacent: il est, ce me semble, d'une bien mauvaise politique d'être sans cesse exposé à être blessé au cœur, blessure presque aussi souvent mortelle dans le corps politique que dans le corps animal. Lorsque la capitale de son empire est prise ou brûlée, l'empire est presque détruit et pai" le désastre et plus encore par la consternation générale.

La frontière me semble destinée à deux sortes de villes : de grandes villes de commerce ou d'échange de nation à nation, et de grandes places de guerre, les murailles de la grande maison.

J'ignore jusqu'où ces lois sont applicables à la Russie. Ce n'est pas mon affaire, c'est celle de Sa Majesté Impériale.

Mais ce que je vois bien distinctement, c'est que si la cour de France transportait la capitale du royaume de Paris à Marseille, toute l'ordonnance physiqjie du royaume serait bouleversée et que le royaume en serait moins puissant, moins riche, moins vivant, moins peuplé et moins fort. Auguste fut tenté d'étabhr le siège de l'empire dans l'Asie Mineure. S'il eût exécuté

ce projet inspiré par la terreur, il ne laissait rien à faire aux barbares.

Votre Majesté Impériale m'a dit que si Pierre P"^ avait donné la préférence à Pétersbourg sur Moscou, c'est qu'il n'aimait pas Moscou, parce qu'il ne s'y croyait pas aimé. Cette raison est nulle pour Catherine seconde ; elle aime tous ses enfants, et tous ses enfants aiment leur mère.

Moscou est de cinq degrés, je crois, plus méridional que Pétersbourg. Cette différence de climat est trop considérable pour ne pas se faire sentir avec le temps.

Moscou est, je crois, encore plus voisin de la Pologne, et très assurément plus loin de la Suède, du Danemark, de l'Empire, et de la Prusse. Tout cela avancé un peu au hasard, est à la vérification du globe. Toujours aussi voisine de ses ennemis, elle est plus loin d*eux.

Il me semble d'ailleurs que le séjour de Pétersbourg doit être très dispendieux, et par conséquent ingrat pour les propriétaires qu'il éloigne de leurs possessions. Ils ne peuvent être si éloignés et si longtemps absents que la valeur de leur propriété n'en souffre. Je ne crois pas que le déplacement de la cour leur déplût. S'il leur déplaisait, il serait facile de les y disposer. Il est bien simple que Sa Majesté Impériale ait un grand palais à Moscou, qu'elle y fasse porter la meilleure partie de ses tableaux où ils seraient peut-être plus utiles aux arts que dans son palais, par une libre entrée

à tous les jeunes élèves ; qu'elle y fasse un voyage ; qu'elle y séjourne la première année deux mois, la seconde trois, la troisième six, et qu'elle finisse par y fixer son séjour, après ces essais.

Reste l'objection de la sécurité, à laquelle il n'y a. point de réponse. Mais je présume que, gardée partout par sa bonté, par sa bienfaisance, par l'amour de ses sujets, la seule vTaie garde des souverains, elle est également en sûreté partout.

Que Votre Majesté, qui a coupé les lisières à son joli et fol enfant, lui permette une question.

Comment les mœurs qu'elle se propose de donner à sa nation s'établiront-elles et subsisteront-elles à Pétersbourg qui ne sera jamais qu'un amas confus de toutes les nations du monde qui ne valent rien ? Le lieu des vices est-il bien celui de l'institution de la vertu ? Le premier soin de celui qui veut faire des bons, et les conserver tous, n'est-ce pas de les éloigner des méchants? Y aurait-il dans un monastère le moindre vestige de règle, si l'on en permettait indistinctement l'entrée aux hommes et aux femmes de toutes les conditions ? Pétersbourg, par sa situation et son asile de toutes les nations, n'est-il pas destiné à n'avoir jamais que des mœurs d'Arlequin ? Le grand prédicateur doit-il se placer ou au centre de son auditoire, ou dans l'angle d'une somptueuse chapelle , s'il en veut être entendu ? Est-il indifférent que Sa Majesté qui veut être écoutée de ses sujets prêche où ils ne

a-8 DIDKHOT ET CXTIIERTXr; II.

sont pas, et ne soit entendue que par un porte-voix dans l'endroit où ils sont ?

On ne place pas un foyer au loin. Si cette position ne rend pas la distribution de la chaleur et de la lumière impossible, elle la ralentit et la rend plus difficile.

Votre Majesté veut éclairer un vaste appartement avec un seul flambeau? Où placera-t-elle ce flambeau pour que tout l'espace environnant en soit éclairé avec le plus d'avantage ? Sera-ce dans un angle où la vapeur lui ôte une partie de son éclat, ou au milieu de cet espace peuplé où l'air est pur, où sa lumière a toute sa force, et d'où elle se répand, en raison de sa distance, à tous les yeux qui l'attendent ?

Peut-être que Sa Majesté Impériale aurait de grands édifices à laisser à Pétersbourg et d'autres grands édifices à élever à Moscou.

Je suis désolé de voir tant de choses faites ici, je voudrais presque y voir dix fois plus de chaumières.

Quant aux édifices à construire à Moscou, elle en fera la dépense, elle sera comme la fondatrice de laville. Comparée à l'importance de l'objet, la dépense n'est rien.

Pétersbourg restant toujours une grande ville d'entrepôt et de commerce, la résidence d'un grand nombre d'officiers et de tribunaux, jamais ses édifices construits ne seront inutiles ; ils donneront même à ce lieu un air de grandeur que n'a et n'aura jamais au-

DE LA CAIMTALE. Q-jg

Cime ville de commerce, sans en excepter Amsterdam.

Il n'y a pas à balancer sur le point dont je vais entretenir Sa Majesté. Le déplacement de son séjour 7 entraîne le déplacement de ses deux couvents ^ Ces deux établissements les plus intéressants de son administration ne peuvent prospérer que sous ses yeux, et il faut absolument (ju'ils la suivent. Ce sont les futurs apôtres de sa religion.

Madame, je suis long, je le sens; mais c'est le caractère des enfants d'être bavards. J'use de mon privilège, et puis, je supplie Votre Majesté de se rappeler qu'elle m'a ordonné elle-même d'être long et que je lui obéis, peut-être trop fidèlement. Au reste, quand elle m'a ordonné d'être long, elle m'a fait un compliment fort doux; car elle a supposé que cela ne m'empêcherait pas d'être clair. En conséquence de mon privilège d'enfant et de très rigoureux serviteur de Votre Majesté, je vais lui confier mon petit secret.

A l'approche de Pétersbourg, Votre Majesté devinerait-elle bien, en se faisant bien petite, bien petite, ce ^ qui m'a bien étonné? C'est, en m'informant sur certains grands édifices, longs et à petites fenêtres, d'apprendre que c'étaient des casernes. Des casernes.'^ me , suis-je dit en moi-même. Et qui est-ce qui a ordonné ^ cela? Des troupes casernées, dans un empire sujet à révolutions? Où la succession au trône est rendue

I. Le couvent des Demoiselles nobles et celui des Enfants trouvés.

aSo DIDEROT ET CATHERINE II.

incertaine par une loi expresse du fondateur le plus justement révéré de toute la nation ? Où cette succession n'est pas cimentée par un long intervalle de temps, et par une continuité qui en fasse une loi fondamentale dans l'opinion de tous les sujets ? Où un prince régnant peut avoir plusieurs enfants et , parmi ces enfants, une tête ambitieuse, populaire et remuante ? Où la certitude de la couronne n'empêchera pas un père de traiter ses autres enfants, comme un sultan ombrageux traite ses frères et son successeur à qui il crève les yeux, tantôt au physique, toujours au moral ? Où les officiers ont une si prodigieuse influence sur leurs soldats? Où ils peuvent en disposer à leur gré en masse et rassemblés ? Où c'est pis encore que les prêtres dans mon pays, les seuls qui aient conservé la prérogative vraiment royale de parler aux peuples rassemblés, et où cinquante mille de ces fanatiques brouillons sont écoutés, les mêmes jours, à la même heure, entre dix et onze, de vingt millions d'hommes à qui ils disent et font croire tout ce qu'ils veulent? Les chaires des églises chez moi, les casernes à Pélersbourg me font trembler.

Cette position est peut-être fort indifférente pour Votre Majesté, généralement aimée, adorée et qui n'a qu'un enfant sur lequel il n'y a qu'une voix. Mais se promettrait-elle une suite ininterrompue de successeurs qui lui ressembleraient à elle-même et à son fils? Je ne le pense pas.

, DEL A CAPITALE. a8l

Il n'y a pas plus de cinquante ans qu'il y a des casernes dans quelques-unes de nos villes de province. Il n'y en a guère plus de trente que les soldats aux gardes sont casernes dans la capitale. Nos souverains n'ont pris ce parti que quand ils ont été si fermes sur leurs étriers et si maîtres de leurs officiers et de leurs soldats que s'ils leur avaient dit : « Allez tuer votre père et votre mère », ils l'auraient fait, comme ils le feraient aujourd'hui; que quand la famille royale a été assez nombreuse pour fournir des gouverneurs à toutes les provinces et des officiers généraux à des régiments ; qu'après avoir même incorporé dans leurs gardes une petite troupe étrangère; qu'après avoir établi dans la capitale une police qui enveloppe tous les sujets, comme dans une nasse immense qui les touche, qui les enlace sans qu'ils s'en aperçoivent ; en sorte que dans cet amas incompréhensible d'atomes iigités et voisins, il ne se fait pas un mouvement qui soit ignoré, soit qu'ils se concertent, soit qu'ils se divisent, soit qu'ils se mutinent, soit qu'ils s'approchent, soit qu'ils s'éloignent ; toutes nos vies et mœurs sont écrites à la police. On y a la liste des honnêtes gens et des fripons, des bons et des mauvais citoyens; on y sait toutes nos actions et tous nos propos . Si le philosophe Denis Diderot allait un soir en mauvais lieu, M. de Sartine le saurait avant que de se coucher. Un étranger arrive-t-il dans la capitale, en moins de vingt-quatre heures on pourra vous dire, rue Neuve-

'jS'J DIDKROT KT CATIIEIUNE II,

Saint- Augusiin, qui il est, comment il s'appelle, d'où il vient, pourquoi il vient, où il demeure, avec qui il est en correspondance, avec qui il vit, et quelque soin qu'il se donne pour échapper, on le trouve : c'est qu'il avait fait cent lieues sous la nasse, avant que de s'en douter. Les malfaiteurs ignorants viennent chercher la sécurité à Paris ; c'est là qu'ils sont attendus et qu'ils se perdent. Leur signalement était à la barrière trois ans avant leur personne, et si l'obscurité est quelque part, c'est sous un habit de paysan, dans une chaumière.

Ce n'est, Madame, que toutes ces précautions ont été prises, lorsque le moindre trouble était impossible, que la moindre assemblée clandestine ne pouvait être ignorée, le moindre concert de citoyens dérobé, qu'on a caserne les troupes ; encore, depuis que Louis XIV, sous la régence, se sauva du Palais-Royal, nos souverains n'ont-ils pas osé faire leur séjour dans la capitale.

Si la disette ou l'enlèvement des enfants * ont suscité deux misérables petites effervescences populaires.

I. Sur la disette de 17^0, on peut consulter le Journal de Barbier (édition Charpentier, tome III, p. 222 et 287). Les enlèvements d'enfants occupent aussi une large place dans ce même Journal (voir mai 1750, tome IV). Ce fut à la suite de ces émeutes que Louis XV, pour éviter de passer par Paris, adopta la route qui mène du bois de Boulogne à Saint-Denis, lorsqu'il se rendait de Versailles à Comfiègne; de là le nom de route de la Révolte qu'elle a conservé ; mais elle n'avait pas été tracée à cette époque, comme on l'a souvent imprimé: elle existe dès 1780 sur le plan de Rovissol. C'est en la parcourant en voiture, le iSjuillet 1843, que le duc d'Orléans trouva une mort si tragique.

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c'est qu'il y a des choses qui forcent et d'autres si sacrées qu'il n'y faut pas toucher, car alors il n'y a plus d'esclaves.

Le transport de Votre Majesté Impériale à Pétershourg remédierait à cette faute. Les soldats y seraient distribués chez les particuliers qui, sans se le proposer, en sont toujours des observateurs assidus, et ils ne seraient plus sous la main et à la disposition du premier factieux.

Il en serait des casernes de Pétersbourg, ainsi que des autres bâtiments qui ne seraient pas inutiles.

J'ignore l'histoire circonstanciée de l'heureuse révolution qui a placé Votre Majesté Impériale sur le trône. Mais elle eût peut-être soufTert plus de difficulté et eût été plus longtemps différée, si les troupes n'avaient pas été casernées, et si, dispersées chez les particuhers, il eût fallu les rassembler. Et une révolution différée d'un jour ne se fait peut-être jamais.

Quoi qu'il en soit, voilà le caquet de l'enfant ou la suite des rêves du bon abbé * qui faisait un enfant le samedi par principe de conscience. Si cet enfant pouvait être un vaurien, ce pouvait être aussi, par hasard, un honnête homme. Son devoir était de faire l'enfant. Voilà le mien, bien ou mal fait,

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