‹ Diderot et Catherine IIChapitre 85 sur 185 · SUR LA TOLERANCE · texte numérisé non relu

SUR LA TOLERANCE

Sanguîs martyrum, semen Christianorum^ : le sang des martyrs fut une pépinière de chrétiens.

Voilà l'histoire de l'intolérance dans tous les siècles, chez toutes les nations et sur toutes sortes d'objets.

Il est dans l'homme une qualité singulière, dont je fais grand cas : c'est de se porter à toutes les actions hasardeuses. On punit de mort un homme convaincu d'avoir affiché un placard séditieux et injurieux au roi. Le lendemain, on en affiche vingt autres plus atroces que le premier. Du moment où il y a

i.Tertuluen, Apologétique contre les Gentils, c. 5o.

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danger de mort, l'action qui n'était qu'une lâcheté prend un caractère d'héroïsme. Quel plaisir que de courir le hasard de la vie !

L'intolérance, surtout celle du souverain, donne de l'importance aux choses les plus frivoles.

L'intolérance, surtout celle du souverain, devient une source d'accusations et de calomnies.

L'intolérance, surtout celle du souverain , devient un motif d'exclusion et une raison d'avancement aux places où on ne devrait arriver que par le mérite.

L'intolérance engendre les dénonciations odieuses et les haines entre les sujets.

L'intolérance rétrécit les esprits et perpétue les préjugés.

L'intolérance, qui n'est jamais favorable à la vérité, ne peut être avantageuse qu'au mensonge. La vérité aime l'examen, elle ne peut qu'y gagner; le mensonge le craint, il ne peut qu'y perdre.

L'intolérance a été un des grands fléaux de ma nation, non pas seulement par le sang qu'elle a répandu, la multitude prodigieuse d'excellents hommes en tout genre qu'elle a expatriés et dont elle a enrichi les royaumes circonvoisins, mais par la perte d'un grand nombre d'excellents esprits.

Il fut un temps où il n'était pas permis d'enseigner d'autre philosophie que celle d'Aristote. Il y a eu des aristotéliciens anciens, moyens et modernes. Quand on parcourt par curiosité les ouvrages de ces hommes.

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on est étonné de la pénétration, de la force de tête et des efforts inouïs qu'on y remarque, et l'on se dit à soi-même : « Que ces qualités si rares n'auraientelles point produit si elles avaient été appliquées à des objets plus utiles ! » Et comment cela serait-il arrivé? Par la liberté.

Celui qui a dit : Oportet esse hœreses in Ecclesiâ ^ , « il faut qu'il y ait des hérésies dans l'Église », n'a pas senti toute la profondeur de ce mot. La querelle s'élève sur des riens. Ces riens prennent de l'importance. Un homme de génie naît. Il cherche la fortune ou la gloire. Si c'est la gloire, il s'engage dans le parti persécuté ; si c'est la fortune, il suit les drapeaux du parti persécuteur, et il est également perdu pour la société. C'est la réponse à la question : Pourquoi tant d'hommes de talent se sont-ils engagés dans le christianisme à l'origine de cette religion ? C'est que, en naissant, ils trouvèrent la querelle engagée entre Jupiter et Jésus-Christ,

Quel est donc le grand mal que le jansénisme €t le molinisme ont fait à la nation? C'est l'inutile existence pour le progrès des sciences et des arts dans ma patrie, d'Arnaud, de Nicole, de Pascal,

I. Saint Paul, i''^ épître aux Corinthiens, XI, 19. Les mots m Ecclesiâ ne se trouvent pas dans le verset original, mais dans le verset précédent. Cet axiome ne fait pas allusion d'ailleurs ■aux dissensions de l'Église tout entit-re, mais au désaccord des Corinthiens entre eux. Le sens du passage cité est : « Il faut qu il y ait séparation entre vous, afin qu'on distingue les bons des méchants. » Voir ï Intermédiaire du 10 juin i883, col. 345.

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de Malebranche , de Lancelot , et d'une infinité d'autres. A quoi tous leurs talents et toute leur vie ont-ils été employés ? à une masse énorme d'ouvrages de controverse qui montrent partout du génie et où il n'y a pas une ligne à recueillir. De deux cents volumes d'Arnaud, il ne reste que sa Grammaire générale raîsonnée, ouvrage de quelques feuillets, mais ouvrage profond, l'ongle du lion. Qu'a produit le génie incompréhensible de Pascal? un petit traité de la roulette et les Lettres au provincial, c'est-àdire la haine des sottises qui disposèrent de son temps, dépravèrent son caractère moral et ouvrirent à ses côtés un abîme sur lequel il mourut les regards attachés. Qu'avons-nous hérité de Sacy? rien. De Malebranche? des visions. De Nicole? deux ouvrages de théologie scolastique oiî l'on regrette la mauvaise application de la logique la plus vigoureuse à des impertinences ; et des Essais de morale où une connaissance profonde du cœur humain est flétrie par deux principes absurdes, le péché originel, la grâce efficace, la prédestination gratuite, la gloire éternelle, l'enfer et le diable, où toute méchanceté est de . l'homme, toute bonté est de Dieu.

Et puis quatre-vingt mille lettres de cachet décernées sous la seule administration du cardinal de Fleury ; quatre-vingt mille bons citoyens ou jetés dans des prisons ou fugitifs dans des contrées éloignées, ou relégués au loin dans des chaumières, tous heu—

reux de souffrir pour la bonne cause, mais tous morts pour l'État à qui cette persécution coûte des sommes immenses. La seule perquisition des Nouvelles ecclésiastiques a dissipé des millions. Qu'on ait permis la libre impression de ce libelle maussade, si couru dans les commencements, et personne n'aurait daigné le lire.

Au milieu de ces calamités paraissent le cartésianisme persécuté et le gassendisme ou l'épicuréisme abhorré. On arrête par la contrainte les biens qui pouvaient résulter de ces deux sectes qui tendaient, chacune à sa manière, à ramener la philosophie corpusculaire ; on en a prolongé le mal à l'infini. Descartes, défenseur de l'existence de Dieu, est forcé de se sauver comme athée; Gassendi est obligé de coller sur le visage d'Epicure le masque du christianisme pour échapper à la couronne du martyre. Il ne reste rien de ce dernier. Il reste de Descartes l'application de l'algèbre à la géométrie, une Logique^, une Dioplrique, une Méthode, trois ouvrages immortels.

Les trois académies sont fondées : la langue, l'érudition et toutes les sciences marchent avec une célérité incroyable. Tout à coup, il naît dans la tête d'un ministre l'idée absurde que les lumières nuisent au bonheur d'une nation; ce qui, traduit fidèlement de la langue de cour en langue vulgaire, signifie que,

I . Descartes n'a rien publié sous ce titre. Diderot veut sans doute parler des Méditations (x64i), écrites en latin, dans lesquelles il émet l'axiome fameux : Cogito, ergo sum.

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