‹ Diderot et Catherine IIChapitre 86 sur 185 · SUR LA. TOLERANCE · texte numérisé non relu

SUR LA. TOLERANCE

quand une nation est éclairée, le ministre n'ose pas toutes les sottises qu'il voudrait ; et à l'instant défense de rien imprimer, ni sur les mœurs, ni sur la religion, ni sur le gouvernement, ni sur l'impôt, son objet, sa répartition, sa perception, ni sur le commerce, ni sur aucune des matières dignes d'occuper de bons esprits.

Qu'en arrive-t-il ? Les esprits s'indignent et s'irritent; on n'écrit que là-dessus; parce que, en mal comme en bien, il doit arriver ce qui arrive lorsqu'on défendit à Rome les ouvrages de Grémutius : il y en eut à l'instant dix mille copies. L'autorité, du moins pour le moment, manque de prise sur les esprits. Avec le temps, c'est autre chose : elle abrutit une nation.

L'effort de tout enthousiasme est passager. Il n'est tout au plus que de la génération présente. La clandestinité prive de gloire et de profit. Les enthousiastes meurent sans postérité. On ne pense plus quand on ne lit plus. On ne lit plus quand on n'a aucun intérêt à lire. On s'abrutit. C'est alors que la langue dégénère. La langue me semble le thermom/etre de l'état des esprits chez une nation. Si je revenais dans un siècle, pour savoir où ils en sont, je demanderais le dernier ouvrage de littérature imprimé.

Ce que j'ai dit de la perte des bons esprits en France, est l'histoire fidèle de leur perte en Italie, en Allemagne, en Espagne, en Portugal.

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La théologie, cette science des chimères, a produit et produira de tout temps le même effet.

Lorsque la notion d'un Dieu est plantée dans les têtes, il est impossible qu'elle n'y devienne pas la plus importante des notions.

Et comme on ne peut jamais comparer le portrait avec la personne, ce portrait devient l'objet des divisions publiques et des haines domestiques les plus violentes.

Il importe donc au protecteur de la liberté de penser, ou à l'ennemi de l'intolérance de tenir la théologie dans le mépris et le prêtre dans la médiocrité et dans l'ignorance.

Un pays est menacé des plus grands désastres où toute la théologie n'est pas réduite à deux pages.

Au milieu de cette contrainte des esprits, il s'élève une secte de fous : les convulsionnaires. Le ministère les persécute, et les convulsionnaires pullulent. Heureusement, on n'en mit point à mort. Plus heureusement un magistrat sage leur permit de jouer leur farce publiquement, où ils voudraient, et leur offrit même une loge à la foire*. Et plus de convulsionnaires. Il n'y avait plus de jansénistes. On n'en apercevait plus que quelques-uns, maigres, tristes, hâves, traînant dans le ruisseau leurs figures hideuses et leurs misérables doctrines, pleurant sur le sort de l'Eglise,

I . On ne trouve trace de cette boutade ni dans les JSouvelles ecclésiastiques, ni dans les Mémoires du temps.

SUR LV TOLKUVNCE. QQf)

comme sous Julien ces gueux de Juifs et de Galiléens pleuraient, les uns sur la ruine de Jérusalem, les autres sur la destruction de leurs fanatiques écoles. Un prélat imbécile et têtu * se met à la poursuite de ces restes malheureux ; et en un clin d'oeil la secte renaît plus nombreuse et plus violente que jamais. Il sort un janséniste de dessous chaque pavé, et sans l'expulsion des jésuites, les boute-feu de cette alTaire, je ne sais si le jansénisme et le molinisme ne nous auraient pas conduits un jour dans la plaine de Grenelle.

Cette espèce de schisme, la perte de tant de bons esprits et de tant de millions, la source de tant et tant de vexations pendant un intervalle de cent cinquante ans, pouvait finir par une plaisanterie. C'était l'affaire de deux bouffonneries. Il fallait donner pendant quinze jours, à la foire de Saint-Laurent ou de Saint- Germain, Polichinelle janséniste; les molinistes en auraient bien ri ; mais les jansénistes auraient eu leur revanche quinze jours après, car on aurait affiché et joué Dame Gigogne moliniste. On employa la gêne où il ne fallait employer que le ridicule ; le Sartine au lieu du Piron.

J'ai dit que l'éducation particulière ne produirait aucun grand effet, en quelque contrée moderne que ce fût, parce qu'elle n'avait aucune base nationale et publique.

I , Christophe de Beaumont du Repaire, archevêque de Paris de 1746 à 1781.

J'en dis autant des beaux-arts.

Il faut que le souverain tienne le prêtre dans une de ses manches, et l'homme de lettres, mais surtout le poète dramatique, dans l'autre. Ce sont deux prédicateurs qui doivent être à ses ordres, l'un pour ne dire que ce qu'il voudra, l'autre pour dire ce qu'il voudra.

Désigner au poète tragique les vertus nationales à prêcher.

Désigner au poète comique les ridicules nationaux à peindre.

Ce n'est pas dans l'asile de la contrainte, du respect, de l'ennui, du solennel, du sérieux, que les hommes s'instruisent : les uns n'y vont pas ; les autres s'y endorment. C'est dans le rendez- vous de la liberté, de l'amusement, du plaisir. C'est là qu'ils sont intéressés, qu'ils rient, qu'ils pleurent, qu'ils écoutent, qu'ils retiennent, et de là qu'ils remportent et redisent entre eux dans la société les choses qu'ils ont retenues.

Qui est-ce qui sait un mot des petits papiers philosophiques de Voltaire ? personne ; mais les tirades de Zaïre, à'Alzire, de Mahomet, etc. , sont dans la bouche de toutes les conditions, depuis les plus relevées jusqu'aux plus subalternes.

On ne lit pas un sermon. On lit, on relit dix fois, vingt fois une bonne comédie, une bonne tragédie. On la trouve jusque dans les faubourgs.

Si Votre Majesté appelle une fois ou deux votre

médiocre Soumarokoff ' , si elle lui donne le sujet de son poème, peut-être en fera-t-elle un homme. S'il reste ce qu'il est, celte faveur éveillera un homme de génie qui prêchera et prêchera fortement son évangile. C'est le parti que Mécène tirait des beaux esprits de son temps, de Varius, d'Horace et de Virgile, ses sarbacanes.

Le coup de ses sarbacanes-là est bien plus sûr et plus durable chez un peuple qui se pohce que chez un peuple policé.

Avant et après que le code de lois paraisse, aura paru, et tandis qu'il se forme, je montrerais sur la scène l'avantage des plus importantes de ces lois, sur la succession au trône, les factions et le reste. Il n'y a pas une loi qui ne puisse fournir le sujet d'une tragédie ou historique ou d'invention.

Votre Majesté connaît bien les vices et les ridicules de sa nation ; j'agacerais là contre les chiens du Parnasse.

Avant que mon premier essaim de jeunes filles et de jeimes garçons sortît de leur maison, je les mettrais en scène, et en opposition avec les sots, les sottes et les impertinents qui les attendent dans le monde pour les désoler et leur ôter les avantages de leur

I. Alexandre Soumarokoff, né à Moscou en 17 18, mort en "777' ^ écrit neuf tragédies et une douzaine de comédies qu'on ne lit et ne joue plus guère, mais qui sont les premières en date dans la littérature russe. Soumarokoff a beaucoup imité Corneille.

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bonne éducation. 11 n'y a qu'un poète national ou Votre Majesté qui puisse remplir cette tâche. Si c'était Votre Majesté même, l'effet serait le plus grand possible et je sais qu'elle le peut. Une seule pièce excellente ferait le bonheur de ces enfants.

Il n'y a aucun lieu de la terre où l'on ait pensé à diriger l'esprit des beaux-arts vers un but utile et honnête, d'où il est résulté, dans le recueil des poèmes d'un auteur, un éloge du vice à côté d'un éloge de la vertu; dans une galerie, une prostitution à côté de l'action de Virginie ; dans un jardin public, un enlèvement d'Orithye, \is-4i-vis d'un Enée qui porte son père ; partout l'image du maître, nulle part l'image des grands hommes ; nuUe vertu nationale illustrée ; cependant un buste à vingt-cinq ans assure à la vertu un citoyen pour le reste de sa vie.

La première grande action faite par un Russe, de quelque condition qu'il fût, bientôt je l'abandonnerais au ciseau, au pinceau et à l'éloquence de la chaire et du théâtre, et l'on saurait que Carrare fournit du marbre à tout ce qui saura en mériter un bloc.

Ce qu'il y a de singulier, c'est que cette pente à l'éloge du vrai, du beau et du bon est si naturelle aux beaux- arts qu'il est rare à un vraiment grand homme de faire un ouvrage déshonnête.

Le souverain n'a qu'à souffler et sourire pour les associer à sa lutte contre les mauvaises mœurs.

Au milieu de tout cela, je ne suis pas un capucin.

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et je serais bien fôché que La Fontaine n'eût pas écrit / ses Fables ni ses Contes, mais j'aime mieux de tout ( point les fables qu'il ne s'est jamais repenti d'avoir / faites.

Pour celte fois, je rêve peut-être encore, mais en vérité je me crois éveillé.

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