PREMIERE ADDITION SLR LA TOLERANCE
Je ne dirai rien de Dieu par respect pour Votre Majesté. Elle aime à se persuader qu'elle a dans le ciel un modèle qui a les yeux ouverts sur sa conduite et cpii, la voyant marcher avec tant de bonté, tant de noblesse, tant de grandeur et d'humanité, lui sourit et se complaît dans un spectacle que la terre ne lui offre pas souvent. Je respecte cette belle chimère que Socrate, Phocion, Titus, Trajan et Marc-Aurèle ont eue comme elle. Mais, malgré les épreuves auxquelles j'ai mis son indulgence, j'y compte encore, et j'oserai l'entretenir des dangers de la morale religieuse.
Du moment où l'on reconnaît un Dieu, on admet un être qui s'irrite et qui s'apaise. Du moins, ces idées sont essentiellement liées dans l'esprit, je ne dis pas du peuple, mais des déistes les plus éclairés. Reléguer, comme Epicure l'a fait, les dieux dans les
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interstices des mondes, et les endormir là dans une profonde nonchalance, c'est une façon honnête de s'en défaire.
Il faut un culte à un Dieu qui s'irrite et qui s'apaise. Un culte entraîne des sacrifices, et les sacrifices entraînent un sacerdoce. Mais qu'est-ce qu'un culte? Un ordre de devoirs relatifs à un être qui, ne se montrant jamais, prend autant de formes diverses qu'il y a de têtes. Ce n'est pas Dieu qui a fait les hommes à son image, ce sont les hommes qui tous les jours font Dieu à la leur. Le Dieu du mahométan n'est pas le Dieu du chrétien. Le Dieu du protestant n'est pas le Dieu catholique. Le Dieu de l'enfant n'est pas celui de l'homme adulte, ni celui-ci le Dieu du vieillard . Autant d'idées de la divinité qu'il y a de tempéraments différents entre les adorateurs et de vicissitudes des tempéraments dans chacun d'eux. Moi qui n'y crois pas, j'y croirai peut-être en mourant ; c'est un torticolis qui reprend les têtes les plus fermes sur leur pivot.
Mais examinons ce que cet ordre de devoirs supérieurs aux devoirs naturels et humains, aux devoirs fondés sur les rapports essentiels d'un être à un être organisé comme lui, peut produire. Que deviennent les lois naturelles pour celui qui demande pardon à Dieu du mal qu'il a fait à l'homme ; qui pense que la première des obéissances est celle qu'il doit à l'Etre suprême ; qui met les maximes de la foi avant le
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conseil de la conscience et l'ordonnance de la loi ; qui s'imagine que l'attente d'un bonheur à venir exige le sacrifice d'un bien présent ?
Que deviennent les lois nationales ou le droit des gens, lorsque je vois la haine du mahométan pour le chrétien, la haine du catholique pour le protestant, et que je me rappelle qu'il n'y a pas une seule contrée du monde que la diversité des opinions religieuses n'ait trempée de sang? Les hommes deviendront-ils plus sages qu'ils ne l'ont été ? Aucunement. Ils ne s'entendront pas davantage sur ce point et ils y mettront plus d'importance qu'à leur vie.
Que deviennent les lois civiles? Rien. Est-ce qu'il y a quelques lois civiles sacrées où l'on reconnaît un être plus puissant que le souverain ? Quelques droits, quelques propriétés, quelque notion constante de justice, quelque idée fixe de vice ou de vertu, où l'on admet un être qui peut tout ordonner, même à un père d'égorger son enfant, et où la résistance à cet ordre devient criminelle? Que l'on parcoure l'histoire des différents peuples de la terre et que l'on me montre une action innocente dont la religion n'ait pas fait un crime, et le crime dont elle n'ait pas fait une action innocente.
Que deviennent les lois, les droits ou les devoirs domestiques? Personne ne le sait mieux que moi. La diversité des opinions éteint les haisons les plus saintes. L'indifférence, la haine s'établit dans la famille. Il n'y a plus ni père, ni mère, ni frères, ni sœurs, ni amis.
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Le Christ a dit : Je suis venu apporter le glaive sur la terre ; je suis venu séparer l'épouse du mari, le père de l'enfant, l'enfant de son frère. Moïse ne l'a-t-il pas dit? Mais que n'a-t-il pas fait, au centre de sa nation et chez les nations étrangères, avec cette opinion ? Armée du glaive de Mahomet, n'a-t-elle pas dévasté l'Asie ? Qu'en France on lâche les prêtres de paroissie sur les philosophes, et l'on verra ce qu'il en restera en moins de vingt-quatre heures.
Saint Louis, le bon et juste saint Louis, disait à Joinville : « Le premier à qui tu entendras mal parler de Dieu (c'est-à-dire du Dieu de saint Louis et de Joinville), crève-lui-moi le ventre avec ton épée. » Et quand on pense que saint Louis fondait toute morale, toute sécurité pubUque et particulière, tout lien entre les hommes, toute vertu, sur la notion d'une divinité, son mot n'a plus rien d'atroce ! A ses yeux, l'incrédule devait être le plus odieux de tous les malfaiteurs. On décerne une peine de mort à celui .'qui attaque un particulier ; pourquoi épargnerait-on celui qui attaque la société par ses fondements ? On décerne une peine de mort contre celui qui ôle une vie passagère à son prochain ; pourquoi épargnerait-on celui qui l'entraîne dans une damnation éternelle ? On regarderait comme un lâche celui qui soufTrirait un mot déshonorant pour un ami, et l'on espère qu'un croyant souffrira patiemment qu'on pense ou qu'on parle mal de celui qu'il doit aimer par-dessus toute chose ? Gela
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ne se peut pas. Saint Louis était un fanaticjue, mais un fanatique très conséquent. D'où l'on voit que la tolérance est plutôt une vertu de caractère qu'une affaire de raison. Aussi les prêtres chez moi ne s'en cachentils pas trop et disent-ils, assez ouvertement, que prêcher la tolérance, c'est prêcher l'indifférence en fait de religion.
La tolérance n'est jamais que le système du persécuté, système qu'il abandonne aussitôt qu'il est assez fort pour être persécuteur.
Les chrétiens, plus faibles que les païens, demandaient qu'on les tolérât; plus forts que les païens, il demandaient que les païens fussent exterminés.
S'il est vrai, comme je n'en doute pas, que la parfaite tolérance soit presque un être de raison, dans le souverain, dans le magistrat, dans le prêtre, dans le chef d'une famille, quelle source d'injustices et de divisions ! ]Mais, dira-t-on, c'est la superstition et non la religion qui produit tous les maux.
Pour répondre, il n'y a qu'à considérer que la DOtion d'une divinité dégénère nécessairement en superstition. Le déiste a coupé une douzaine de têtes à l'hydre ; mais celle qu'il lui a laissée reproduira toutes les autres.
Si Dieu se montrait au haut de l'atmosphère et qu'il parlât aux hommes en faisant le tour du globe avec notre planète, il retrouverait les hommes s'égorgeant sur le discours qu'il aurait tenu.
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Rien ne demeure pur entre les mains des hommes, et c'est une objection insoluble contre toute révélation.
La révélation n'est que pour l'instant où elle est faite. Le père ne la transmet pas à son fils telle qu'il l'a reçue. L'histoire, infidèle au premier moment, dégénère toujours en un conte merveilleux. Plus il y a de témoins, plus il y a de récits divers, et les récits sacrés ne souffrent point de variantes.
Une notion, et surtout une notion un peu compliquée d'un état qui n'a point de modèle, ne peut avoir d'uniformité. Témoins les différents systèmes des déistes. Les uns admettent, les autres nient la Providence. Ceux-ci croient à la liberté, ceux-là n'y croient pas. L'immortalité de l'âme et les châtiments, ainsi que les récompenses à venir, sont problématiques entre eux,, et ils se divisent et subdivisent en sectes schismatiques qui ne tarderaient pas à être intolérantes pour leur ennemi commun, la superstition, contre lequel elles sont forcées de se réunir. Le fanatisme et l'intolérance ne sont pas même incompatibles avec l'athéisme. On est porté naturellement à une sorte de mépris pour celui qui ne pense pas comme nous en matière grave ; il n'y a qu'une âme d'une douceur et d'une indulgence rares, secondée d'un tour d'esprit qui réduit à peu de chose toute cette obscure métaphysique, qui puisse nous sauver de ce défaut, et malheureusement les âmes de cette trempe ne sont pas communes.
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En conséc^uence, la notion de Dieu, que j'y crusse ou que je n'y crusse pas, serait bannie de mon code. Je rapporterais tout à des motifs simples et naturels, aussi invariables que l'espèce humaine.
En général, je ne permettrais de statuer que sur des objets dont l'idée serait évidente et générale. Tout ce qui serait susceptible d'interprétations diverses, quelque peine que je me donnasse pour le déterminer, comme le libelle, la médisance, même la calomnie, etc. , n'entrerait point dans ma législation.
Je n'ai jamais prétendu dire à Sa Majesté Impériale un seul mot qui ne fût vrai et qu'elle ne sût pas beaucoup mieux que moi. Mais ce doit être une sorte d'amusement pour elle que de mesurer la distance immense d'un philosophe systématique, qui arrange le bonheur d'une société sur son oreiller, et d'une grande souveraine qui, du matin jusqu'au soir, rencontre au moindre bien qu'elle projette des obstacles de toutes les couleurs que l'expérience seule des choses apprend à connaître et que le pauvre philosophe n'a point fait entrer en calcul.
Que Votre Majesté Impériale convienne que, pendant les trois ou quatre pages sur le luxe où j'ai régné, j'ai été un assez plaisant roi. Aussi en ai-je un peu ri. Mais, pour ma consolation, riez un peu des autres philosophes, car, sans vanité, je puis protester à Votre Majesté Impériale qu'ils sont tous aussi avancés et tous aussi plaisants. C'est une belle
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chose que d'écrire. Savoir comment les choses devraient être est d'un homme de sens ; comment elles sont, d'un homme expérimenté ; comment les changer en mieux, d'un homme de génie.
Et puis, je finis par trois mots de Hobbes, philosophe que Votre Majesté Impériale connaît certainement.
Descartes avait dit : Je pense, donc je suis. Hobbes a dit à Descartes : « Quand on veut faire de la philosophie, il faut marcher plus fermement et dire : Je pense, donc une portion de matière organisée comme moi peut penser. »
Il définit ensuite la religion une superstition autorisée par la loi, et la superstition une religion défendue par la loi.
Il y a un petit traité de la nature humaine * écrit par ce philosophe, dont j'aurais fait le catéchisme de mon enfant, si l'on était libre d'élever son enfant à sa fantaisie ; mais, malheureusement, il faut l'élever pour la société dans laquelle il a à vivre, et espérer de son bon jugement qu'il rectifiera de lui-même beaucoup de choses contraires à la vérité et au bonheur, qu'il le fera avec une sorte de philosophie secrète qui ne le compromettra pas.
P. -S. — Pascal, empoisonné d'opinions religieuses, travailla tant sur son cœur qu'il le rendit
1. Traité de la nature humaine, ou Exposition des facultés, des actions et des passions de l'âme et de leurs causes (trad. par d'Holbach). Londres [Amsterdam, Marc-Michel Rey], 1772, in-S".
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mauvais. Il parvint à désoler une sœur qu'il aimait et dont il était tendrement aimé, par la crainte que ce sentiment si naturel et si doux ne prît en elle et en lui quelque chose sur l'amour qu'ils devaient à Dieu, Pascal ! Pascal !