‹ Diderot et Catherine IIChapitre 90 sur 185 · DE LA MORALE DES ROIS · texte numérisé non relu

DE LA MORALE DES ROIS

Méfiez-vous de cet hommc-Ià. J'allais presqvie dire à Votre Majesté Impériale ce que son père disait à l'impératrice-reine qui sollicitait sa grîîce : «... Vous le croyez donc bien méchant.^ » Je lui crois la morale des rois dans toute son atrocité.

Il n'y a qu'une seule vertu, la justice ; un seul i devoir, de se rendre heureux ; un seul corollaire, jmépriser quelquefois la vie *.

I. Cette phrase est, à peu de chose près, conforme à celle qui termine les Éléments de physiologie de l'auteur (Œuvres complètes, tome IX) : « Il n'y a qu'une vertu, la justice ; qu'un devoir, de se rendre heureux ; qu'un corollaire, de ne pas se surfaire la vie et de ne pas craindre la mort. »

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La justice renferme tout ce qu'on se doit à soi-même et tout ce qu'on doit aux autres, à sa patrie, à sa ville, à sa famille, à ses parents, à sa maîtresse, à ses amis, à l'homme et peut-être à l'animal. Le conte arabe qui met en paradis un des pieds du khalife et le reste du khalife en enfer ne me déplaît pas. Ce pied prédestiné et sauve était celui dont il avait approché l'abreuvoir du chameau qui avait soif et qui n'y pouvait atteindre ^

Je doute que la justice des rois, et par conséquent leur morale, puisse être la même que celle des particuliers, parce que la morale d'un particulier dépend de lui et que la morale d'un souverain dépend souvent d'un autre.

Que m'importe, à moi particulier, que mon voisin acquière de droite et de gauche toute la file des maisons adjacentes à la mienne ! Il a beau devenir puissant, ni lui, ni ses enfants, ni ses petits-enfants ne troubleront ma possession.

II y a un tribunal supérieur à l'homme faible et à l'homme fort, et ce tribunal s'interpose entre l'oppresseur et l'opprimé. Est-ce là l'état des souverains!^ Aucunement. Un souverain peut-il raisonner comme moi? Pas davantage.

I. Chacun, en Usant celle phrase, se rappellera le beau poème de la Légende des Siècles : Sultan Maurod ; mais tandis que, dans le conte arabe, le pied seul du khalife est sauvé, Mourad est absous par Dieu pour avoir chassé les mouches qui importunaient un pourceau.

3l6 DIDEROT ET CATIIERIXE II.

S'il n'a rien à redouter, pour le moment, d'un autre souverain dont la puissance s'accroît, qui sait comment les descendants de celui-ci en useront avec les siens ? Faut-il exposer son fils à coucher dans la rue ? Je ne le pense pas. Que faire donc? Imiter le chien qui portait le dîner de son maître. Un particulier qui se mêle des affaires d'un particulier est un brouillon. Un souverain qui se mêle des affaires d'un autre souverain est souvent un homme sage.

La morale (la nôtre) est fondée sur la loi. Il y a deux lois et deux grands procureurs généraux : la nature et l'homme public. La nature punit assez généralement toutes les fautes qui échappent à la loi des hommes.

On ne donne impunément dans aucun excès. Vous faites un usage immodéré du vin et des femmes? Vous aurez la goutte, vous deviendrez phtisique. Vos jours seront tristes et courts.

Vous commettez un vol, un assassinat? Il y a des cachots. Supprimez la loi civile dans une capitale, pour un an seulement. Les indigents se jetteront sur jles riches. Ceux-ci s'armeront pour la défense de leurs propriétés. Le sang ruissellera dans les rues. La ville vous offrira l'image effrayante de ce qui se passe et qui doit se passer dans le monde. Elle se partagera en petits cantons ennemis qui auront leurs chefs. Il y aura des guerres, des trêves, des paix ; tout se conduira par la crainte, l'ambition et l'intérêt. C'est une condition fâcheuse, mais nécessaire, entre des êtres

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