SUR L ECOLE DES CADETS
Votre Majesté Impériale et M. le général Betzki conviennent que votre école des Cadets n'est pas, à beaucoup près, aussi parfaite que l'école de vos jeunes filles, et je ne suis point surpris que la chose soit ainsi. Cet établissement est une machine très compliquée et présente une multitude de dilEcultés à lever.
Voici ce que j'ai pu comprendre de cette maison, par la lecture des règlements, par la conversation avec M. le général, avec M. Clerc et par mes réflexions.
L'établissement du corps des Cadets est dû à Pierre 1". Ce grand homme, qui s'enrichissait dans ses voyages de tout ce qui pouvait contribuer à la force et à la gloire de son empire, avait trouvé celte institution en France, sous la même dénomination. Elle est absolument tombée parmi nous. L'école militaire a succédé aux Cadets qui ne sont plus. TSotre École militaire est-elle meilleure ou plus mauvaise que ne l'étaient nos écoles de cadets.^ C'est ce que j'ignore.
L'âge auquel on pouvait être admis à l'Ecole des
Cadets de Pierre P% n'était pas fixé, non plus que le temps qu'on y devait rester. Souvent on y entrait dans l'adolescence pour en sortir peu d'années après. On y avait différents maîtres, mais on y était principalement gouverné par des officiers. L'exercice militaire était l'occupation principale des élèves.
Comme les enfants pouvaient être admis au corps des Cadets de Pierre P"" en âge de pleine puberté, ils devaient y apporter des vices, et comme ils avaient la liberté de sortir, ils en allaient encore chercher hors de la maison. Tels que nos mousquetaires de Paris, il n'était ni extraordinaire, ni rare qu'ils causassent du désordre dans la ville.
Ce plan, sujet à tant d'inconvénients, fut changé, il y a environ sept ans. Les anciens cadets sortirent du corps. Quelques-uns seulement, trop jeunes encore pour être émancipés, furent conservés avec un petit nombre d'autres que des considérations particulières firent apparemment recevoir et qui depuis leur furent associés.
Il en est sorti une vingtaine, il y a quatre mois, et il en reste encore quatorze qui composent ce qu'on appelle le quatrième et le cinquième âge.
Suivant le nouveau plan, les jeunes élèves ne peuvent entrer dans la maison que depuis l'âge de cinq ans jusqu'à six.
On en reçoit cent vingt à la fois, et cette réception se fait tous les trois ans.
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Les nouveaux reçus sont remis entre les mains de gouvernantes qui parlent français, et ils apprennent ainsi un peu de celte langue par l'usage journalier ; mais, servis par des femmes allemandes et russes auxquelles ils sont à tout moment adressés par la fréquence de leurs besoins, ils parlent plus souvent à celles-ci qu'aux gouvernantes, et leurs progrès dans notre langue doivent être peu sensibles. D'ailleurs longtemps occupés de jeux, les conversations courantes sont de camarades à camarades.
J'ai invité Votre Majesté Impériale à préparer à ses écoles des maîtres et des maîtresses nationaux, et voici le moment d'insister sur l'importance de cette vue.
Je crois que Votre Majesté Impériale ne niera pas qu'il serait très avantageux que les maîtres et les maîtresses entendissent tout ce que leurs élèves se disent; ce qui ne se peut par le défaut de la connaissance de la langue russe. Qu'en arrive-t-il ? C'est que les enfants s'encouragent entre eux au mépris de l'ordre, des maîtres, des récompenses et des châtiments, et qu'ils vont quelquefois jusqu'à leur adresser personnellement des propos très injurieux qui sont entendus de leurs camarades, et dont ils ne peuvent pas même se les faire traduire. C'est qu'ils ont la commodité de former, entre eux, je ne sais combien de petits complots clandestins qui ne manquent jamais de leur réussir.
La seconde année, les gouvernantes doivent leur apprendre à lire et continuer ces leçons pendant deux
ans. C'est bien du temps, et il faut que la méthode pour la lecture soit vicieuse. J'en connais une très simple et qui m'a réussi, sans fatiguer mon enfant, et cette méthode est également applicable à un seul enfant et à plusieurs. J'ai promis à M. le général de la lui faire connaître. Je suis sûr qu'elle s'étend aussi facilement à toutes les langues qu'à la langue française. Elle consiste à étudier les caractères de l'alphabet et les éléments des mots qui sont infiniment moins nombreux qu'on ne l'imaginerait ; cela fait, un enfant lit, les cinq ou six premiers jours, sans l'entendre, la semaine suivante, en l'entendant parfaitement. Je me suis arrêté sur ce point minutieux, parce que j'ai pitié des enfants et des vieillards, et que je désirerais beaucoup épargner de la peine à ceux qui commencent à naître et à ceux qui vont cesser de vivre.
Lorsque la troisième année après leur réception au corps est expirée, ils passent au second âge pour trois autres années et sont dès lors entre les mains des gouverneurs.
A la sixième année de leur réception révolue, ils entrent au troisième âge; à la neuvième année, au quatrième et à la douzième, enfin, au cinquième.
Tous les élèves sont rassemblés dans les classes à sept heures du matin. Ils ont une récréation depuis onze heures jusqu'à midi; ils retournent dans les classes à deux heures, ils ont encore une petite récréation depuis quatre heures jusqu'à quatre heures
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et demie; ils reprennent leurs éludes jusqu'à six heures ; ils se récréent depuis six heures jusqu'à sept qu'ils se rendent dans les salles à manger, après quoi ils rentrent en récréation jusqu'à neuf, heure de se coucher.
Que leur montre-t-on dans ces classes ?
De quels auteurs se sert-on ?
Quelle est la méthode qu'on suit ?
Quel est l'enchaînement des connaissances par lesquelles on les fait passer successivement ?
Sont-ils tous assujettis aux mêmes études ?
Chacun est-il le maître de suivre l'art ou la science qui lui plaît ?
Qu'en veut-on faire ?
N'y a-t-il qu'un petit nombre d'états dans la société auxquels ils sont destinés ?
Se propose-t-on de les rendre, selon leur capacité, également propres à tout?
Ceux qui composent une classe, instruits ou ineptes, passent-ils, indistinctement au temps fixé, à la classe supérieure ; ou les arrote-t-on dans une classe jusqu'à ce qu'ils soient suffisamment instruits ?
Quels moyens a-t-on pris pour exciter et soutenir entre eux l'émulation ?
Quelle récompense a-t-on attachée à la diligence?
Cette récompense est-elle publique ou particulière?
Quel châtiment a-t-on attaché à l'ineptie ou à la paresse ?
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Ce châtiment est-il public ou particulier ?
Comment s'y est-on pris pour tourner l'amourpropre à l'amour de la science, de la vertu, et des devoirs ?
Quels progrès ont-ils faits jusqu'à présent dans l'étude et les bonnes mœurs ?
Si ces progrès ne répondent pas aux espérances, quels moyens d'y remédier à l'avenir ?
Ce sont autant de questions sur lesquelles il m'est impossible de rien dire, parce que l'état des choses ne m'est pas connu. Je ne puis que conjecturer, comme je vois faire.
M. le Général m'a dit qu'un des vices les plus importants naissait de la mauvaise distribution des bâtiments. Je conçois toute la force de cette observation. Je conçois qu'il doit résulter une infmité de désordres et de contretemps fâcheux pour les maîtres, nuisibles aux élèves, et contraires à toute bonne police, d'une suite de bâtiments, ou isolés ou mal combinés. Ce seul défaut sufQt pour détruire tout concert et toute unité. C'est en vain que le plan d'éducation est un, si le local s'y oppose ; le vice du local est un de ceux qui se font sentir à toutes les heures du jour et qui servent également ou de prétexte ou d'excuse et aux maîtres et aux élèves. C'est donc un de ceux auxquels il importe de remédier primitivement.
Quant aux temps des récréations, je ne doute point qu'ils ne soient très bien employés pour l'agilité, pour
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la force, pour la santé. Les jeunes élèves sont maîtres de choisir leurs jeux, comme vos jeunes filles de choisir leurs études. Aussi dit-on qu'ils montent hardiment à des échelles de cordes non fixées par en bas, qu'ils franchissent des fossés d'une largeur incroyable, qu'ils voltigent, qu'ils se balancent sur le faîte d'un toit, qu'ils se précipitent de là dans l'étang, qu'ils en gagnent le bord à la nage, que l'hiver ils gravissent des montagnes de glace, que, légèrement vêtus pendant les froids les plus rigoureux, ils patinent sur l'étang. Cela est prodigieux *, et que Votre Majesté Impériale juge combien cela doit plaire à un homme dont la première éducation a été aussi dissipée, aussi pénible et beaucoup plus périlleuse, et qui a le front cicatrisé de dix coups de fronde reçus de la main de ses camarades. Telle était de mon temps l'éducation provinciale. Deux cents enfants se partageaient en deux armées. Il n'était pas rare qu'on en rapportât
1. Tout ce qui suit : « Que Votre Majesté juge combien cela doit plaire... » jusqu'à... « le torticolis des nôtres » se retrouve presque textuellement, pp. lo-ii de rinlroduclion des Plans et statuts des établissements ordonnés par Catherine II dont Diderot surveilla l'impression à la llavc, en revenant de Russie. Assézat a rc[)roduit au lome III des Œuvres complètes (pp. 5'»5-546) ce passaj.'e, présenté par le traducteur des Plans (J .S . Clerc, dit Leclerc) comme les réilexioiis « d'un homme de bien que la roconnaissance a amené de huit cents lieues, du soixantième degré, à l'âge de soixante ans, aux pieds de sa bienfaitrice ». En rendant compte des Plans et statuts, Meistcr (Corr. litt. de Grimm, t. XI, pp. c)7-io3) a signalé ces réflexions ainsi que le dialogue qui suit ici et dans la même introduction, comme l'œuvre personnelle du philosophe ; mais les réminiscences qu'on peut y remarquer sont moins littérales.
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chez leurs parents de grièvement blessés. On dit que cette éducation vigoureuse et lacédémonienne s'est abâtardie ; j'en suis fâché.
L'intentionde M. le Général est qu'alors leur gaieté soit sans entrave, et je n'ai pas de peine à croire que dans ces moments toute discipline soit oubliée ; qu'il se fasse mille espiègleries, qu'il y ait quelques dégâts de faits; que les gouverneurs soient inquiets et tourmentés, qu'à la première issue qui se présente, ils s'échappent de leurs yeux et se livrent à toutes leurs fantaisies. Je ne doute pas davantage qu'entre les gouverneurs, il n'y en ait qui se plaignent alors de la polissonnerie des élèves et du défaut de subordination. Je suis sûr que M. le Général se moque d'eux, parce qu'à cet égard son institution est excellente. Je suis sûr que je m'en moquerais à sa place. Je me souviens qu'à l'âge de ces enfants, mes camarades et moi, nous pensâmes démolir un des bastions de ma ville et passer la semaine sainte en prison. Cependant on avouait que, de mémoire de parents, on n'avait pas vu une plus heureuse couvée d'enfants. Je regrette qu'à cette éducation qui préparait des corps robustes et des âmes fortes, courageuses et libres, il en ait succédé une efféminée, pédantesque et raide.
Les polissons du collège des Quatre-Nations sont les plus méchants enfants de l'Université et ceux que j'aime le plus. Malheur à qui les attaque, malheur aux archers de police, s'ils saisissent un pauvre ou un
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créancier à la sortie de ces écoles ! Un essaim de guêpes qui s'échappe du guêpier, en fuite, n'est pas pire.
Vos jeunes garçons acquièrent par ces exercices de la force, surtout de l'intrépidité et une santé à l'épreuve des intempéries des saisons. Ce ne seront pas de malheureux pelits hygromètres ; ils sauront opposer un tempérament robuste, dans le cours de leur vie, aux conjonctures difficiles qui les attendent. Dans la lutte contre la nature, c'est beaucoup que de s'être affranchi de l'inclémence des éléments.
Ce que j'aime encore, c'est que sur un corps robuste ils ne porteront pas une tête rétrécie par le préjugé. Ds n'en ont point apporté dans le corps où ils sont entrés jeunes. Ils n'y en prendront pas, sans cesse mêlés, conduits, éduqués par des instituteurs de différentes religions ; ils apprendront, sans s'en apercevoir, à distinguer les hommes, non par leur croyance, mais par leurs vertus. J'apprends avec plaisir que le pasteur luthérien ou le pope grec ne s'en empare qu'une heure la semaine, et que sa leçon se réduit à un verbiage théologique très court, où il n'est question, ni d'enfer, ni de diable. Vos enfants n'auront pas le torticolis des nôtres.
Quelques-uns de nos élégants me demanderont certainement à Paris :
— Mais ont-ils cette politesse qui annonce une jeunesse hbéralement élevée et qui plaît même encore lorsqu'elle ne tient pas ce qu'elle promet ?
— Athénien, mon ami, permets qu'au lieu de le répondre, mon Spartiate te tourne le dos.
Quand j'arrivai à Paris, tu étais déjà un petit prodige, et je n'étais qu'un petit ours mal léché ; je ne sais si tu voudrais être ce que je suis devenu, mais je sais bien que je ne voudrais pas être ce que tu es.
Ils ajouteront :
— On ne se donne guère la peine d'être poli, quand on vit toujours avec les mêmes personnes et qu'une longue habitude a engendré la familiarité. Voyez nos enfants. Ils ont déjà la grâce et la politesse du grand monde. C'est qu'ils ne sont pas toujours avec leurs précepteurs et leurs camarades. Nous les présentons de bonne heure en société. Nous leur inspirons, au sortir du berceau, le désir de plaire ; ils nous voient, ils nous écoutent, ils nous imitent, mais vos cadets russes ne voient rien, n'ont point de modèles. Je gage qu'ils tiraillent, qu'ils arrachent ceux dont ils s'approchent, qu'ils gambadent, et qu'ils n'ont qu'une rustique gaieté sans gentillesse et sans finesse, je les vois, je les entends d'ici; j 'entends leur voix haute; je vois leur maintien hardi, à moins qu'ils ne soient sottement timides. Convenez que cela ressemble...
— Chez nous. Athénien, mon ami, on ne veut pas que les enfants soient polis et maniérés comme tes poupées ; et tu crois qu'un homme qui a conservé un peu du goût de la véritable nature n'aime pas mieux la franchise, la liberté, les sauts, les cris, l'impétuosité.