LIVRE SECOND
augure, on n'aurait jamais présumé qu'il fût si près de mourir. Mais lui ne se faisait pas illusion. « Je deviens, me disait-il, de jour en jour plus » faible; je sens que je suis atteint dans mes » organes essentiels, aussi n'en ai-je pas pour long- » temps. — Si ce malheur arrivait, lui répondis-je, » vous auriez du moins la satisfaction de laisser » tous vos amis, la famille de votre frère en par- » ticulier, dans une belle position. » A cela il » répliqua : « Je suis tellement pénétré de cette i> pensée, qu'en lisant il y a peu de jours les » Dialogues des morts, de Lucien, parmi tous les » prétextes qu'on y trouve allégués pour ne pas » entrer dans sa fatale barque, je ne pouvais en » trouver aucun qui me convînt. Je ne saurais » imaginer, continuait-il, quel motif je pourrais » bien présenter à Caron pour obtenir un petit y> sursis : j'ai terminé tout ce que je m'étais pro- » posé, et en aucun temps je ne puis espérer de » laisser mes parents dans une meilleure position » que celle qu'ils ont actuellement. J'ai donc lieu » de mourir content. » Puis il s'amusait à chercher quelle excuse il pourrait invoquer et les réponses que Caron ferait à ses représentations. « Après y> mûre réflexion, dit-il, je crois que je pourrais » m'exprimer ainsi : Mon bon Caron, je suis à même » de corriger mes ouvrages, en vue d'en donner » une nouvelle édition; accordez-moi un peu de » temps afin que je puisse voir comment le public » accueillera mes corrections. » A cela Caron répondrait : a Celles-ci finies vous voudriez en faire
)) d'autres, et le délai n'aurait pas de fin. Ainsi, mon )) brave ami, donnez-vous la peine d'entrer dans ma * barque. j> Mais j'insisterais : « Un peu de patience, y> mon bon Caron. J'ai pris à tâche d'éclairer le public » et je voudrais vivre quelques années de plus pour y> avoir la satisfaction de voir disparaître les supery> stitions que j'ai combattues, » Mais Caron oubliant y> alors toute retenue : «Croyez-vous, traînard, que :» je vais vous attendre jusqu'à des événements qui y> ne sauraient arriver que dans plusieurs siècles. y> Allons, maraud, entrez dans ma barque *;. »
d Bien que M. Hume parlât de sa fin prochaine en plaisantant, il était loin de faire parade de sa résignation. Il n'en parlait jamais que lorsqu'il y était amené par le cours de la conversation et sans s'y arrêter longtemps. L'entretien que je viens de raconter fut le dernier que j'eus avec lui. Je quittai Edimbourg et je reçus du docteur Black, le 26 août 1776, la nouvelle de sa mort.
» Ses opinions philosophiques pourront être diversement appréciées; mais sur sa conduite et son caractère il n'y aura pas deux opinions. Je n'ai jamais connu de nature mieux équilibrée. Sa dou-
(') Tous les hommes célèbres du dix-huitième siècle, le grand Frédéric, Voltaire, Diderot étaient persuadés de la chute plus ou moins prochaine du catholicisme. Dans ses Lettres persanes, Moutesquieuassignait une date précise à cet événement : «J'ose le dire; dans l'état présent où est l'Europe, il n'est pas possible que la religion catholique y subsiste cinq cents ans. » 1! faut lire ni son entier cette lettre admirable. Ou y verra combien l'observation et la connaissance de la filiation des laits dans l'histoire, peuvent servir a la prévision des événements politiques. (Voir lettre 1 17.)