‹ Diderot et la société du baron d'HolbachChapitre 101 sur 118 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

ceur n'excluait ni la fermeté dans ses principes, ni la persévérance dans ses entreprises. Jamais ses plaisanteries n'étaient empreintes de cette malignité qui est si souvent la source de ce qu'on appelle esprit. Elles avaient leur origine dans sa bonne nature et sa gaieté. Jamais il n'eut d'intention blessante. Cette gaieté, qui est le charme de la société, mais qui est souvent suivie de frivolité, était accompagnée chez lui de la plus sévère application, des connaissances les plus étendues, unies à la profondeur des conceptions. En résumé, l'on peut dire qu'il a approché le plus possible de la perfection dont la nature humaine est susceptible. » La perte de Hume ne pouvait pas être sentie comme elle l'aurait été si le penseur écossais eût habité la France. Mais la société des philosophes, à Paris, avait aussi de grands vides dans ses rangs. Deux des salons les plus importants venaient d'être fermés par la mort de mademoiselle de Lespinasse et de madame Geoffrin. On comprend la douleur que dut éprouver d'Alembert. Il avait pour mademoiselle de Lespinasse une affection sans bornes que rien n'avait pu affaiblir : même après qu'il eut appris que son inflammable amie s'était rendue coupable des torts les plus impardonnables, il ne cessa jamais d'en conserver le souvenir le plus tendre, et ses regrets n'en furent pas diminués. La mort de madame Geoffrin mit le comble à son désespoir. Cette ancienne et fidèle amie du géomètre avait été frappée d'une attaque d'apoplexie siviolente, qu'on avait de suite perdu tout espoir de la conserver.

Elle-même, sentant sa fin prochaine, avait, par une faiblesse qui n'est pas sans exemple, et sur les conseils de sa fille, madame de la Ferté-lmbaut, rompu avec tous les encyclopédistes. A partir de ce moment, cette dame, qui avait dépensé plus de cent mille écus pour soutenir Y Encyclopédie, consigna à sa porte Marmontel, Morellet, et jusqu'à son meilleur ami, d'Alembert ' .

Au sujet du changement que la maladie avait apportée dans les opinions de madame Geoffrin, l'abbé Galiani écrivait de Naples à madame d'Épinay : « Votre dernière lettre me parle du malheur de madame Geoffrin; elle succombe aux lois de la nature et du temps, comme les édifices les plus

(*) Voici comment d'Alernbert annonce au roi de Prusse la maladie de madame Geoffrin et les circonstances qui l'accompagnèrent : « Cette femme respectable, pleine d'esprit et de vertu qui, depuis trente ans, avait pour moi l'amitié la plus tendre, qui, tout récemment encore, m'avait procuré, dans mon malheur, toutes les consolations ou les distractions que cette amitié lui avait l'ait imaginer, est frappée depuis plus d'un mois d'une paralysie qui l'a presque entièrement privée du sentiment et de la parole, et qui ne laisse aucune espérance, non-seulement de la conserver, mais même de la revoir encore. Sa famille, qui ne lui ressemble guère, dévote, ou feignant de l'être, mais plus sotte encore que dévote, et affichant, sans savoir pourquoi, ime haine stupide des philosophes et de la philosophie, m'ôte en ce moment jusqu'à la déplorable consolation d'être auprès de cette digne femme, de lui rendre tous les soins que ma tendresse pour elle pourrait me suggérer, et que peut-être la pauvre malade ne sentirait pas, mais qui du moins satisferaient mon cœur. Je perds ainsi, dans l'espace de quelques mois, les deux personnes que j'aimais le plus et dont j'étais le plus aimé. Voilà, Sire, la malheureuse situation où je me trouve, le cœur atfai-sé et flétri, et ne sachant que faire de mon âme et de mou tftmps. i (Lettre du 7 octobre 1776 .

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