LIVRE SECOND
les cas généraux. Alors, en ce sens, le sage serait en effet au-dessus des lois ou, selon l'expression de Duclos (*), il serait « son propre législateur. » Dans ce cas, l'on pourrait dire qu'il n'y a pas de lois pour le sage ou plutôt le sage aurait des règles fixes pour toutes ses actions. Mais sans compter qu'il est difficile d'être complètement désintéressé et d'apprécier toujours sainement le bien et le mal, on sent quels abus entraînerait cette disposition de chacun, compétent ou non, à s'ériger en juge, soit dans la cause des autres, soit surtout dans sa propre cause. Que de fois, tout en croyant raisonner, on subirait sans s'en apercevoir l'impulsion de ses sentiments, bons ou mauvais!
On trouve dans la correspondance du roi de Prusse avec d'Alembert, une dissertation fort intéressante, qui se rattache à la question précédente : le grand Frédéric convient avec d'Alembert qu'il est quelquefois permis de voler « si par impossible, dit-il ('), il se trouvait une famille dépourvue de toute assistance et dans l'état affreux où vous la dépeignez, je ne balancerais pas à décider que le vol lui devient légitime : 1° parce qu'elle a éprouvé des refus au lieu de recevoir des secours; 2° parce que se laisser périr, soi, sa femme et ses enfants, est un bien plus grand crime que de dérober à quelqu'un de son superflu; 3° parce que l'intention du vol est vertueuse et que l'action en est d'une nécessité
v1) Voy. les Considérations sur les mœurs. (') Lettre du 3 avril 1770.
indispensable : je suis même persuadé qu'il n'est aucun tribunal, qui ayant bien constaté la vérité du fait, n'opinât à absoudre un tel voleur. Les liens de la société sont fondés sur des services réciproques; mais si cette société se trouve composée d'âmes impitoyables, tous les engagements sont rompus, et l'on rentre dans l'état de la pure nature, où le droit du plus fort décide tout. » Tout cela peut être très-vrai, mais combien il serait dangereux de laisser à chacun l'appréciation des cas où il lui est permis de voler!
A la date où l'ordre chronologique nous a fait parvenir, les personnages qui ont figuré dans cette étude ont tous un âge avancé, plusieurs même ne sont plus. Parmi ces derniers, il convient de citer tout d'abord l'un des plus grands philosophes de l'Angleterre, Hume, que son influence sur les penseurs français et ses relations à Paris, nous font un devoir d'étudier jusqu'à sa mort.
Adam Smith, son ami, a raconté ainsi ses derniers jours :
« Après un voyage à Londres, que son médecin lui avait ordonné pour changer d'air, il revint à Edimbourg. Quoiqu'il se trouvât beaucoup plus faible, sa sérénité n'avait pas diminué et il continua à se distraire comme d'habitude, soit en corrigeant ses ouvrages, soit par la lecture ou la conversation. De temps en temps, le soir, il faisait sa partie de whist, son jeu favori. Sa gaieté était telle, et le ton de sa conversation si peu changé, que n'eussent été quelques symptômes de mauvais