‹ Diderot et la société du baron d'HolbachChapitre 102 sur 118 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

solides,, en se détruisant par parties. J'espère qu'elle vivra encore du temps, languissante, mais je n'espère plus la revoir à mon retour à Paris. M. de Clermont, hier au soir, me surprit d'abord en me soutenant que ces maladies et ces rechutes de madame Geoffrin avaient été causées par des excès de dévotion qu'elle avait commis pendant le jubilé. En rentrant chez moi, j'ai rêvé sur cette étrange métamorphose, et j'ai trouvé que c'était la chose du monde la plus naturelle.

» L'incrédulité est le plus grand effort que l'esprit de l'homme puisse faire contre son propre instinct et son goût. Il s'agit de se priver à jamais de tous les plaisirs de l'imagination, de tout le goût du merveilleux; il s'agit de vider tout le sac du savoir, et l'homme voudrait savoir. De nier ou de douter toujours et de tout, et rentrer dans l'appauvrissement de toutes les idées, des connaissances, des sciences sublimes, etc.; quel vide affreux! Quel rien ! Quel effort ! Il est donc démontré que la trèsgrande partie des hommes, et surtout des femmes, dont l'imagination est double (attendu qu'elles ont l'imagination de la tête et puis encore une autre), ne saurait être incrédule, et celui qui peut l'être n'en saurait soutenir l'effort que dans la plus grande force et jeunesse de son àme. Si l'âme vieillit, quelque croyance reparaît Ergo, madame Geoffrin devait finir par un bon jubilé.

» Je vous souhaite de finir de même ; ce n'est pas un mauvais souhait à votre santé. Vous me direz que c'est vrai, mais que ce n'est pas non

plus un joli compliment à votre esprit. J'en conviens, mais qu'est-ce que l'esprit en comparaison de l'estomac? y>

Bien avant d'avoir à déplorer la mort de ces deux dames, qui mettait en désarroi le monde philosophique, il avait vu disparaître deux de ses plus célèbres représentants; en 4771, l'auteur des Considérations sur les mœurs, Duclos, l'ancien ami de madame d'Épinay (*] ; puis, l'année suivante, Helvétius; mais à l'époque où nous sommes arrivés, les lettres allaient perdre, à très-peu d'intervalle, les deux hommes qui, avec ceux dont nous nous sommes principalement occupés dans cette étude, ont eu la plus grande influence sur leur siècle : on a nommé Voltaire et Rousseau.

Il est temps de dire un mot des tendances qui caractérisent les trois principales écoles philosophiques du dix-huitième siècle : l'école de Voltaire, quoique incomplète, puisqu'elle avait en vue de saper l'autel tout en conservant le trône, envisageait la question sous son aspect le plus élevé. Elle avait compris qu'il fallait commencer par modifier les opinions et les mœurs avant de tenter les réformes pratiques. Celle de Rousseau, au contraire, outre qu'elle employait le raisonnement

{}) Le curé qui vint voir Duclos dans sa dernière maladie, s'appelait Chapeau. Il le pressait vivement de s'acquitter des devoirs de l'Église. « Gomment vous appelez-vous, monsieur le Curé? — Chapeau. — Eh! monsieur, je suis venu au monde sans culottes, je puis fort bien en sortir sans chapeau. » (Voy. Correspondance littéraire.)

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