LIVRE SECOND
quand elle devait s'aider de l'observation, était aussi incomplète que celle de Voltaire, en ce qu'elle cherchait le problème inverse, c'est-à-dire qu'elle s'efforçait de ruiner le trône en conservant les doctrines religieuses. Malheureusement, c'est cette philosophie, formulée dans le Contrat social, qui a prévalu à la fin de la période révolutionnaire (1).
A la différence des deux autres, l'école de Diderot, la plus conséquente des trois, reconnaissait que le problème était double, aussi poursuivait-elle l'extinction de. la royauté en même temps que celle des doctrines qui lui servent d'appui; elle avait de plus, sur les deux autres, l'avantage d'être moins empreinte de métaphysique. Elle a trouvé son principal organe sous la Révolution dans la personne de Danton.
Il nous suffit d'avoir indiqué au lecteur les différences fondamentales qui séparent les trois philosophies; nous ne croyons pas devoir nous étendre davantage ici sur un sujet qui nous conduirait à l'appréciation d'événements dont nous devons écarter l'étude. Nous allons donc continuer l'exposé de ce qui s'est accompli on France depuis l'année 1778 jusqu'à la Révolution.
Dans le cours de l'année 1777, Voltaire, âgé de quatre-vingt-trois ans, venait d'envoyer à Paris deux tragédies, Irène et Agatocle. Mais bientôt,
(*) N'oublions pas que sans Rousseau, saus le discours contre les sciences, ces paroles atroces : « La France n'a pas besoin de chimistes, » u'auraient pas été prononcés et peut-être l'illustre Lavoisier n'eût-il pas péri sur l'échafaud.
impatienté des contre-temps qui en retardaient la représentation, il quitte soudain Ferney, le 9 février 1778, et arrive à Paris après une absence de vingt-sept ans, le lendemain même du jour où le Kain, l'un de ses meilleurs interprètes, venait de mourir.
Jamais l'arrivée d'aucun personnage, prince, roi ou empereur, n'avait produit dans la capitale la sensation que fit la nouvelle de sa présence. Dans les promenades, les cafés, aux théâtres, on ne s'entretenait que de cet événement. En s'abordant chacun disait : il est ici, l'avez-vous vu (1)? L'accueil qu'il reçut, les hommages qu'on lui rendit, la satisfaction qu'il en éprouva, l'obligation où il était de se montrer à chaque instant à une foule d'admirateurs, lui causèrent un ébranlement funeste, et Tronchin fut obligé d'annoncer dans le journal que ceux qui allaient le voir seraient bientôt les témoins et les complices de sa mort.
Pendant une répétition d'Irène, il se brisa un vaisseau dans la poitrine, et aussitôt le bruit de sa mort prochaine se répandit dans tout Paris. Cette nouvelle mit les dévots en campagne, et l'abbé Gautier, devançant ses compétiteurs, eut le bonheur de le confesser. Voltaire, d'ailleurs, au dire de l'abbé du Vernet, son biographe, n'était pas fâché que, dans le public, on sut qu'il avait rempli cette formalité. Il répondit même à ceux qui l'interrogeaient à cet égard : « Que voulez-vous? Si j'étais
(*) Voy. la Vie de Voltaire, par l'abbé Vernet.