LIVRE PREMIER
du poème des Saisons, s'était déjà fait connaître dans les lettres par de jolis vers, au succès desquels Voltaire et madame du Châtelet n'avaient pas nui. Mais ce qui surtout l'avait mis à la mode dans les salons de Paris, ce fut la passion qu'il avait inspirée à cette femme célèbre pendant qu'ils étaient ensemble à la Cour de Lorraine, passion qui avait eu pour Emilie des suites si funestes.
Pendant que Rousseau était à l'Ermitage, l'amant de madame d'Houdetot faisait partie, sous les ordres du prince de Beauvau, son protecteur et son ami, de l'expédition dirigée contre Port-Mahon par le duc de Richelieu; avant son départ, il avait conseillé à la comtesse d'Houdetot d'aller visiter Jean-Jacques parce que, comme Diderot et Grimm, il craignait pour lui l'effet de l'isolement. Il devait être très-mal récompensé de sa confiance. Personne n'ignore, en effet, que c'est à la constance de madame d'Houdetot que Saint-Lambert est redevable de n'avoir pas perdu à la fois et sa maîtresse et son ami.
A la Chevrette, on fut indigné de la conduite de Rousseau ; cependant, on n'en fit rien paraître parce qu'il semblait assez puni par les remontrances sévères, mais méritées, que Diderot lui adressa à cette occasion.
Notre philosophe pouvait croire en ce moment que ses amis s'étaient concertés pour lui causer des tracas. 11 venait d'avoir avec Grimm une explication au sujet de sa liaison avec madame d'Epinay, pour laquelleDiderot n'avait, on le sait, aucune sympathie.
Mais c'est en vain qu'il essaya de l'en détacher. Il n'eut pas plus de succès auprès du baron d'Holbach.
Madame d'Epinay avait vu assez fréquemment le baron chez Gauffecourt, qui venait d'être atteint d'une maladie très-grave durant laquelle tous ses amis lui avaient prodigués, à l'envi, les soins les plus empressés. Malgré les avis de Diderot, le baron lia connaissance avec madame d'Epinay qu'il continua à voir intimement après qu'il fut entré en marché avec elle pour acheter son magnifique château de la Chevrette. L'affaire manqua, mais les relations persistèrent. Quant à Diderot, qui avait aussi rencontré madame d'Epinay chez Gauffecourt, il n'était pas facile à détromper et à ramener. Malgré les avances pressantes de la dame, tout en se montrant très-poli, et en la complimentant sur l'espèce de fascination qu'elle exerçait sur tous ceux qui l'approchaient, il ne lui laissa pas lieu de douter qu'il ne tenait pas à pousser plus avant la connaissance.
En même temps qu'il continuait la publication de Y Encyclopédie, le Philosophe avait trouvé assez de loisir pour composer quelques ouvrages. Depuis Y Interprétation de la nature il avait fait imprimer, pour venir en aide à madame de Puisieux, les Bijoux indiscrets, roman licencieux et sans valeur qui se ressentait du motif qui l'avait fait naître. Du reste, à l'époque où nous sommes arrivés, il n'allait pas tarder à rompre avec cette femmede lettres. En 1749, pendant qu'il était au château de Vincennes, il avait eu à se plaindre de sa conduite. L'auteur de
la Nécessité d'être inconstant/ n) ne s'était pas, paraît-il, borné à une déclaration platonique de ce beau principe. Mais,, quoi qu'en ait dit madame de Vandeul, cette aventure n'amena pas sa rupture avec Diderot, qui n'a cessé de la voir que longtemps après. Avant qu'il la quittât, il l'avertissait quelquefois : « Prenez garde, Madame, lui disait-il, vous vous défigurez dans mon cœur; il y a là une image à laquelle vous ne ressemblez plus. »
Pendant l'année 1756, il termina le Fils naturel. Sur le point de le livrer à l'impression, il écrivit à Grimm, alors à la Chevrette, pour le prier de venir à Paris, afin de revoir ensemble cet ouvrage. Grimm, qui s'était promis de rester tout l'automne à la campagne avec son amie, fit à Diderot la proposition d'y venir passer les huit jours qu'il jugeait nécessaires à cette révision. « M. Diderot, dit madame d'Épinay, se défendit avec effroi de cette proposition, » et elle perdit ainsi l'occasion de faire connaissance avec un homme « qu'elle regardait comme le génie le plus profond du siècle. » À défaut de l'auteur, Grimm s'adjoignit, pour ce travail, un homme de lettres de la société du baron, le poète Desmahis (•).
Peu de temps après, Diderot fit paraître sa pièce qui, au dire de madame d'Épinay, eut le plus grand
(') Roman de madame de Puisieux. Il y a dans un autre roman de cette dame intitulé : Zamor et Almanzine, une réflexion d'une naïveté précieuse : « La princesse s'ennuyait fort au sérail : le moyen de ne pas périr d'ennui avec dss eunuques. »
(*) Auteur de l'Impertinent, son meilleur ouvrage et des articles
succès : « son ami Grimm en est plus content mille fois que lui-même. L'intérêt qu'il y prend a passé jusqu'à moi; je me sens heureuse de ce succès. J'ai débité, pour ma part, plus de cent exemplaires en deux jours. »
En fait, même à la lecture, le Fils naturel est loin d'être un chef-d'œuvre. Voltaire, à qui l'auteur s'empressa de l'envoyer, ne sait comment en faire l'éloge, lui qui cependant avait tant de tact et maniait si adroitement la flatterie. Dans sa lettre de remerciements, il lui dit : « Votre ouvrage ressemble à son auteur, il me paraît plein de vertus, de sensibilité et de philosophie; » puis laissant le livre, il se rabat sur des questions secondaires de réformes théâtrales, qu'il n'espère pas « tant que les petits-maîtres se mêleront sur la scène avec les acteurs ('); » enfin, il lui parle de l'excommunication qui frappe ceux-ci, de V Encyclopédie, et lui rappelle sa détention à Vincennes. Mais des idées de Diderot sur la manière dont il comprend le théâtre et sur l'exécution de sa pièce, il n'en est pas question. Évidemment, le poète ne la trouvait pas bonne.
Diderot se proposait de créer un genre destiné à représenter la vie privée et surtout la vie de famille
fat. femme, etc., de Y Encyclopédie, articles dont la médiocrité n'a pas échappé à Voltaire. Il a l'ait encore, en collaboration avec son ami Margenci, une petite pièce fugitive intitulée : Voyage de Saint-Germain. Notons que Margenci et Desmahis ont fait quelque temps partie de la société du baron d'Holbach.
(*) Le comte de Lauraguais, grand-maître des Menus-Plaisirs. mit lin à cel abus, un peu plus tard, en 1739.