‹ Diderot et la société du baron d'HolbachChapitre 19 sur 118 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

avec tous ses incidents caractéristiques; certes, l'entreprise était louable et nous l'avons vu réaliser depuis avec le plus grand succès; mais, pour l'exécuter, il manquait au philosophe cette faculté de transformation indispensable à l'auteur dramatique. L'abbé Arnaud lui disait : « Vous avez l'inverse du talent dramatique : il doit se transformer dans tous les personnages, et vous les transformez tous en vous. y>

Les représentations que Diderot avait adressées à Rousseau, au sujet de sa passion extravagante et de la réclusion à laquelle il condamnait Thérèse et sa vieille mère à l'Ermitage, avaient un moment troublé la bonne entente qui avait jusqu'alors presque toujours régné entre eux. Mais Jean-Jacques, s'étant engagé à faire des excuses à Saint-Lambert, les relations se rétablirent comme par le passé avec tous ses amis. Il était même retourné chez le baron d'Holbach, qui lui fit bon accueil; la baronne, seule, la seconde femme de d'Holbach, le reçut très-froidement, et il ne reconnut plus cette aimable Caroline, qui marquait pour lui tant de bienveillance quand elle était fille. Enfin, comme pour mieux cimenter la réconciliation, Saint- Lambert, en arrivant de l'armée alla, en compagnie de madame d'Houdetot, le visiter à l'Ermitage.

Tout sujet de brouille paraissait donc écarté, quand un incident inattendu vint tout bouleverser. Madame d'Épinay annonça qu'elle voulait aller à Genève consulter le fameux docteur Tronchin. Or, ce départ devait être la cause de la rupture définitive de

Rousseau avec tous ses amis. Mais laissons raconter Jean-Jacques lui-même : « Un jour, dit-il, que je ne songeais à rien moins, madame d'Épinay m'envoya chercher. En entrant j'aperçus dans ses yeux et dans toute sa contenance un air de trouble dont je fus d'autant plus frappé, que cet air ne lui était pas ordinaire, personne au monde ne sachant mieux qu'elle gouverner son visage et ses mouvements. «. Mon ami, me dit-elle, je pars pour Genève ; » ma poitrine est en mauvais état, ma santé se » délabre au point que toute chose cessante, il faut » que j'aille voir et consulter Tronchin. » Cette résolution si brusquement prise, et à l'entrée de la mauvaise saison, m'étonna d'autant plus que je l'avais quittée trente-six heures auparavant, sans qu'il en fût question. Je lui demandai qui elle emmènerait avec elle. Elle me dit qu'elle emmènerait son fils avec M. de Linant ; et puis elle ajouta négligemment : « et vous, mon ours, ne viendrez- » vous pas aussi? » Comme je ne crus pas qu'elle parlât sérieusement sachant que, dans la saison où nous entrions, j'étais à peine en état de sortir de ma chambre, je plaisantai sur l'utilité d'un malade pour un autre malade; elle parut elle-même n'en avoir pas fait tout de bon la proposition et il n en fut plus question. Nous ne parlâmes plus que des préparatifs de voyage dont elle s'occupait avec beaucoup de vivacité, étant résolue à partir dans quinze jours. Elle ne perdit rien à mon refus, ayant engagé son mari à l'accompagner. »

Quelques jours après, Rousseau reçut de Diderot

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