LIVRE PREMIER
un billet par lequel celui-ci l'adjurait de donner à sa bienfaitrice cette marque de reconnaissance; mais Jean-Jacques ne vit dans ce conseil qu'une intrigue dirigée contre lui, et dont le Philosophe n'était que l'instrument. Aussi lui répondit-il : «Votre avis ne vient pas de vous. Outre que je suis peu d'humeur à me laisser mener sous votre nom par le tiers et le quart, je trouve à ces ricochets certains détours qui ne vont pas à votre franchise et dont vous ferez bien, pour vous et pour moi, de vous abstenir désormais. » Puis, non content de cela, il écrit à Grimm qu'il connaît le motif qui oblige madame d'Épinay à aller précipitamment consulter Tronchin à Genève (*), et il insinue qu'il ne veut pas servir de chaperon à cette dame, tandis que celui qu'il pense être la cause du mal trouve mieux de s'en dispenser.
Engagés sur ce ton, on voit aisément à quoi ces pourparlers devaient nécessairement aboutir : brouillé avec Diderot, Grimm, madame d'Épinay et tous leurs amis, Rousseau dut bientôt quitter l'Ermitage.
Que si l'on trouve intéressant de rechercher de quel côté sont les premiers torts, on a sous les yeux toutes les pièces de ce procès D'abord, pour
(*) Le docteur Tronchin vint plus lard à Paris en qualité de premier médecin du duc d'Orléans. 11 s'était marié en Hollande avec la petite-fille du fameux pensionnaire Jean de Witt. Diderot voulait qu'on mit au pied de sa statue, cette inscription que fit Plutarque pour un médecin de son temps : •i II l'ut entre les médecins ce que tut Socrate entre les philosophes. » Il est mort eu 1781.
s'excuser de ne pas accompagner madame d'Épinay, Rousseau donne pour raison l'état de sa santé, et c'est en effet le seul motif qu'il pût alléguer; cependant on remarquera que Diderot ne l'avait pas trouvé suffisant et qu'à ce moment, où il est dans les meilleurs termes avec Jean-Jacques et loin d'être bien avec madame d'Épinay, il ne paraît pas redouter pour son ami les fatigues de ce voyage. Outre cette excuse, Rousseau donne un prétexte qui, par la manière dont il est présenté, a quelque chose d'odieux : « ii ne voulait pas servir de chaperon à madame d'Épinay ! » Même en admettant l'exactitude des commérages d'antichambres sur lesquels s'appuie Jean-Jacques pour accuser sa bienfaitrice de manœuvres destinées à cacher une faute, il devait encore partir. Or, rien n'est moins prouvé. Certes, nous savons que la chasteté n'était pas la vertu dominante de madame d'Épinay; M. d'Épinay ne l'ignorait pas non plus. Comme l'a dit un de nos contemporains Ç), sa femme ne faisait ni mystère ni vanité de sa liaison avec Grimm. Pourquoi donc, entre deux suppositions, choisir la plus compliquée et la plus malveillante quand une vérité bien simple pourrait tout expliquer? Ne savait-on pas que Tronchin était déjà venu à Paris, que madame d'Épinay l'avait consulté? et puis comme le secret aurait, été bien gardé! M. d'Épinay conduit lui-même sa femme à Genève, en compagnie de leur fils et de Linant, son instituteur (2).
(') M. Saint-Marc-Girardin.
(') A cause de la similitude, des noms, on a quelquefois