LIVRE PREMIElî
écrivait à son amie : « II y a six mois qu'on s'étouffait à la comédie des Philosophes! qu'est-elle devenue? Elle est au fond de l'abîme qui reste ouvert aux productions sans mœurs et sans génie, et l'ignominie est restée à l'auteur. »
Dans le Père de famille, dont Voltaire vante à Palissot la dédicace, Diderot avait complété ses vues sur la manière dont il comprenait le théâtre. Son Essai sur la Poésie dramatique, dédié à Grimm, explique l'objet qu'il s'était proposé dans ses pièces : « J'ai essayé, dit-il, de donner dans le Fils naturel l'idée d'un drame qui lût entre la comédie et la tragédie. Le Père de famille, que je promis alors et que des distractions continuelles ont retardé, est entre le genre sérieux et la comédie; et si jamais j'en ai le loisir et le courage, je ne désespère pas de composer un drame qui se place entre le genre sérieux et la tragédie. »
Voici, aux yeux du philosophe, le système dramatique dans toute son étendue : « La comédie gaie, qui a pour objet le ridicule et le vice ; la comédie sérieuse, qui a pour objet la vertu et les devoirs de l'homme; la tragédie qui aurait pour objet nos malheurs domestiques, et la tragédie qui a pour objet les catastrophes publiques et les malheurs des grands (4). »
(*) Sédaine, que Collé appelait très-judicieusement le Greuze du théâtre, était de tous les auteurs dramatiques contemporaius de Diderot, celui qu'il préférait. Il faut voir avec quel enthousiasme il parle du Philosophe sans le savoir ■. « Oui, mon ami, écrit-il à Grimm. Yoiiïi le vrai goût, voilà la vérité domestique.
Une division plus rationnelle et moins compliquée consisterait, ainsi que nous l'avons déjà indiqué, à considérer Part dramatique comme destiné à représenter les divers événements de la vie privée et de la vie publique, ce qui constituerait deux genres différents; et même ces deux genres se confondraient, si chaque individu se regardait dans sa famille aussi bien que dans l'exercice de ses occupations publiques comme remplissant au même titre des fonctions sociales.
Quoique Voltaire ne trouvât pas le Père de famille « plaisant», il approuvait cependant les vues de l'auteur sur le théâtre. Dans la préface de V Écossaise, qui parut l'année même de la première représentation des Philosophes, il s'exprimait ainsi : « L'un des deux illustres savants, et pour nous expliquer encore plus correctement, l'un de ces deux hommes de génie, qui ont présidé au dictionnaire encyclopédique, à cet ouvrage nécessaire au genre humain, dont la suspension fait gémir l'Europe, l'un de ces
voilà la chambre, voilà les actions et les propos des honnêtes gens, voilà la comédie. J'étais assis à côté de Gochin et je lui disais : il faut que je sois un honnête homme, car je sens vivement tout le mérite de l'ouvrage. Je m'en récrie de la manière la plus forte et la plus vraie, et il n'y a personne au monde à qui elle dût faire plus de mal qu'à moi, car cet homme me coupe l'herbe sous les pieds » Grimm faisait aussi trèsgrand cas du talent de Sédaine. Dans les jugements que Diderot et Grimm portent sur l'auteur du Philosophe sans le savoir et de la Gageure imprévue, on sent l'influence qu'ont dû exercer jes pièces de Shakespeare sur leur manière d'envisager l'art dramatique. Grimm a été le premier en France à apprécier dignement le génie incomparable du poète anglais.