‹ Diderot et la société du baron d'HolbachChapitre 39 sur 118 · LIVRE PREM1EK · texte numérisé non relu

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deux grands hommes, dis-je, dans des Essais qu'il s'est amusé à faire sur l'art de la comédie, remarque très-judicieusement que l'on doit songer à mettre sur le théâtre les conditions et les états des hommes. »

En ce moment, les rapports entre le philosophe et- le poète étaient on ne peut plus affectueux. Voltaire venait d'écrire à deux de ses amis de Paris, Damilaville et Thieriot, les choses les plus obligeantes pour Diderot. Il avait même chargé Thieriot de remettre de sa part au Philosophe les vingt volumes reliés de ses œuvres, ce Je les reçus mercredi, écrit l'ami de Sophie, vendredi mon remerciement était t'ait, il était en chemin pour Genève le samedi. Damilaville et Thieriot disent qu'il est fort bien. C'est une critique assez sensée de son Tancrède, c'est un éloge de ses ouvrages, surtout de son Essai sur les mœurs, dont ils pensent que j'ai parlé habilement.... »

Nous savons que depuis le retour de madame d'Epinay, la glace était rompue entre elle et le Philosophe, qui allait souvent à la Chevrette se reposer de ses travaux. Il y trouvait son ami Grimm et quelquefois madamed'HoudetotavecSaint-Lambert, le baron d'Holbach, Galiani, etc., cest-à-dire à peu près la même société qu'au Grand-Val. Seulement, chez le baron, il travaillait autant et peut-être plus qu'à Paris, tandis qu'à la Chevrette il donnait un peu de relâche à son cerveau et menait une vie plus mondaine.

Sa lettre du 15 septembre, à mademoiselle Voland,

contient une description très-animée d'un séjour à la Chevrette :

<r Nous étions dans le magnifique salon et nous y formions, diversement occupés, un tableau trèsagréable.

»Verslafenêtrequidonnesurlesjardins,M. Grimm se faisait peindre, et madame d'Épinay était appuyée sur le dos de la chaise de la personne qui le peignait.

i Un dessinateur assis plus bas sur un placet faisait son profil au crayon. Il est charmant ce profil; il n'y a point de femme qui fût plus tentée de voir s'il ressemble.

» M. de Saint-Lambert lisait dans un coin la dernière brochure que je vous ai envoyée l1}.

» Je jouais aux échecs avec madame d'Houdetot.

» La vieille et bonne madame d'Esclavelles, mère de madame d'Épinay, avait autour d'elle tous ses enfants, et causait avec eux et avec leur gouverneur.

d Deux sœurs de la personne qui peignait mon ami, brodaient, l'une à la main, l'autre au tambour. Et une troisième essayait au clavecin une pièce de Scarlatti.

» M. de Villeneuve fit son compliment à la maîtresse de la maison et vint se placer à côté de moi. Nous nous dîmes un mot. Madame d'Houdetot et lui se reconnaissaient. Sur quelques propos jetés lestement, j'ai même conçu qu'il avait quelque tort envers elle.

i Le* Discours sur la satire des philosophes, de l'abbé Coyer.

» L'heure du dîner vint. Au milieu de la table était d'un côté madame d'Épinay, de l'autre M. de Villeneuve; ils prirent toute la peine, et de la meilleure grâce du monde. Nous dînâmes splendidement, gaiement et longtemps. Des glaces; oh! mes amies, quelles glaces! C'est là qu'il fallait être pour en prendre de bonnes, vous qui les aimez.

» Après dîner, on fit un peu de musique...

» Nos chasseurs revinrent sur les six heures. On fit entrer les violons, et l'on dansa jusqu'à dix; on sortit de table à minuit; à deux heures, au plus tard, nous étions tous retirés... »

La compagnie du Philosophe était devenue pour madame d'Épinay un véritable besoin. C'est avec lui qu'elle s'épanchait. En ce moment même, Grimm lui causait bien des tourments: sans qu'elle eût rien de grave à lui reprocher, elle craignait qu'il ne l'aimât plus autant; elle s'apercevait qu'il était moins exact et toujours affairé ; s'il venait à la Chevrette, c'était pour en repartir précipitamment. Diderot remarquait tout cela, et il écrivait à Sophie : ce A peine si je peux l'y rencontrer; il arrange si bien tous ses voyages, qu'il retourne quand j'arrive; et puis, il est si enfoncé dans la négociation et les mémoires, qu'on ne lui voit pas le bout du nez. Il ne lui reste presque pas un instant pour l'amitié, et j'ignore quand l'amour trouve le sien. »

Grimm, à qui sa liaison avec madame d'Epinay ne paraît pas avoir fait oublier le soin de sa for-

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tune, s'efforçait sans doute de mériter, par ses services, l'intérêt du prince de Saxe-Gotha et de l'impératrice de Russie. Chargé d'affaires de la ville de Francfort, il aspirait à un emploi en rapport avec ses talents, et, pour y parvenir, il ne négligeait aucune démarche; son ambition n'échappait pas à Diderot, qui l'appelait ironiquement Monsieur l'Ambassadeur. Il y a tout lieu de croire que ce n'était pas par une exagération satirique, que Rousseau l'accusait d'avoir pris un ton avantageux; et certains indices conduisent à penser qu'il était un peu despote; aussi ses amis lui avnient-ils donné le surnom de Tyran-le-Blanc f1). Plus tard, nous le verrons tourmenter le Philosophe pour avoir ses salons et lui adresser des reproches, très-injustes, sur sa prétendue négligence.

(i) Tyran-le- Blanc est le titre d'un roman de M. de Caylus. Grimra, dans sa correspondance, rapporte cette anecdote sur le comte de Caylus : « Longtemps avant de mourir, il avait été attaqué d'une maladie dangereuse dans le temps que son oncle, le célèbre évèque d'Auxerre, janséniste, vivait encore. Ce prélat et tous ses parents étaient autour de son lit et cherchaient une tournure pour lui proposer les sacrements. Je vois bien, leur dit le malade, que vous voulez me parler pour le bien de mon

âme Tout le monde se sentit soulagé à ces mots Mais,

continua- t-il, je vais vous dire mon secret, c'est que je n'en ai point... i> Diderot fit pour lui cette épitaphe, qui ne donne pas une idée avantageuse de son caractère :

Ci-gît uu antiquaire acariâtre cl brusque;

kh\ qu'il est bien placé dans cette cruche étrusque!

Amateur distingué, il encourageait les artistes et cultivait lui-même avec succès les arts du dessin, en particulier la gravure. Sa mère, madame de Caylus, a laissé des Souvenirs dont Voltaire a donné une édition imprimée à Ferney.

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