LIVRE PREMIER
Une habitation où Diderot aimait surtout à aller se reposer avec ses amis, était la propriété de la Briche. Ce petit domaine, qui se trouvait sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui le fort de ce nom, avait appartenu au frère de M. d'Epinay et de madame d'Houdetot, qui l'avait sans doute cédé à sa belle-sœur, madame d'Epinay. Diderot y trouvait les mêmes hôtes qu'à la Chevrette, mais la résidence lui plaisait davantage. C'est là qu'il aimait à s'installer, et non dans « le sublime et ennuyeux palais de la Chevrette. Je ne connaissais pas cette maison, écrit-il à Sophie, elle est petite, mais tout ce qui l'environne a l'air sauvage. Les pièces d'eau immenses, escarpées par les bords couverts de joncs, d1herbes marécageuses; un vieux pont ruiné et couvert de mousse qui les traverse ; des bosquets où la serpe du jardinier n'a rien coupé, des arbres qui croissent comme il plaît à la nature; des fontaines qui sortent par des ouvertures qu'elles se sont pratiquées elles-mêmes; un espace qui n'est pas grand, mais où on ne se reconnaît point, voilà ce qui me plaît. »
Si à la Chevrette et à la Briche le Philosophe donnait quelque relâche à la contention d'esprit qu'exigeaient ses travaux de toute sorte, il n'en était pas de même au Grand-Val, où le baron lui soumettait toutes ses productions et où lui-même emportait toujours de quoi s'occuper. Les conversations prenaient chez le baron une autre tournure que chez madame d'Epinay. Elles portaient, d'ordinaire, sur les questions les plus difficiles de
philosophie, de morale ou de science. Toutefois, il ne faudrait pas croire que la gaieté fut bannie du Grand-Val : quoique tous les membres de la société qui s'y rencontrait fussent profondément convaincus de la gravité et de l'utilité du but en vue duquel ils s'étaient réunis, leur conversation avait, là bien plus qu'ailleurs, cette liberté d'allure qui rendait les salons du dix-huitième siècle si attrayants, parce qu'elle n'excluait pas la distinction des manières; et lorsque l'abbé Galiani et Georges le Roy se trouvaient parmi les hô.tes du Grand-Val, la physionomie du salon devenait tout à fait piquante et presque comique. La baronne d'Holbach en était le principal ornement. Voici le portrait que Diderot en faisait dans une lettre à Sophie : « Madame d'Holbach était à son métier, je me suis approché d'elle. Oh ! qu'elle est belle ! le beau teint! la belle santé! et puis quel vêtement! c'est une coiffure en cheveux avec une espèce d'habit de marmotte d'un taffetas rouge couvert partout d'une gaze, à travers la blancheur de laquelle on voit percer çà et là la couleur de la rose. »
En considérant la légèreté des mœurs au dix-huitième siècle on remarquera, non sans surprise, qu'avec de la beauté, de la grâce et toutes les qualités du caractère, en un mot avec tout ce qu'il faut pour plaire, les deux femmes du baron n'ont jamais donné la moindre prise à la critique. De toutes les femmes jeunes et belles que nous avons eu occasion de citer, ce sont de rares exemples de fidélité conjugale. Madame d'Holbach avait