LIVRE PREMIER
aiors deux petites filles (l) en nourrice à Chenevières, près cTAmboile; c'était pour le baron et pour Diderot, tous deux bons marcheurs, un but de promenade. Souvent, ils suivaient le cours de la Marne, depuis le pied de leurs coteaux, et allaient jusqu'à Champigny. Diderot décrivait ainsi à son amie ce paysage : « Champigny couronne la hauteur en amphithéâtre. Au-dessous, le lit tortueux de la Marne forme, en se divisant, un groupe de plusieurs petites îles couvertes de saules. Ses eaux se précipitent en nappes par les intervalles étroits qui les séparent. Les paysans y ont établi des pêcheries. C'est un aspect vraiment romanesque. Saint-Maur, d'un côté, dans le fond; Chenevières, de l'autre, sur les sommets; la Marne, des vignes, des bois, des prairies entre deux. L'imagination aurait peine à rassembler plus de richesse et de variété que la nature n'en offre là. »
Plus loin, dans la même lettre du 30 octobre 1759, Diderot donne à Sophie l'aperçu d'une scène d'intérieur au Grand-Val. Ce tableau fait le pendant de la description que nous avons vue d'une journée à la Chevrette : « Nous voilà dans le salon,. les femmes étalées sur le fond, les hommes rangés autour du foyer ; ici on se réchauffe, là on respire. On est encore en silence, mais ce ne sera pas pour long-
(i) L'une des filles du baron a épousé le marquis de Ghatenay, l'autre, le comte de Nolivos. M. et madame d'Holbach eurent aussi deux fils dont Lagrange, le traducteur de Lucrèce et de Senèque, a été le précepteur. L'un entra dans la magistrature: l'autre dans l'armée.
temps. C'est madame d'Holbach qui a parlé la première et elle a dit à madame d'Aine :
« Maman, que ne faites-vous une partie? — Non j'aime mieux me reposer et bavarder. — Comme vous voudrez, reposons-nous et bavardons.
» Eh bien ! philosophes où en êtes-vous de votre besogne * ? — .l'en suis aux Arabes etauxSarrazins. — A Mahomet, le meilleur ami des femmes? — Oui, et le plus grand ennemi de la raison. — Voilà une impertinente remarque. — Madame, ce n'est pas une remarque, c'est un fait. — Autre sottise; ces messieurs sont montés sur le ton galant.
» Ces peuples n'ont connu l'écriture que peu de temps avant l'hégire. — L'hégire! quel animal est-ce là? — Madame, c'est la grande époque des musulmans. — Me voilà bien avancée; je n'entends pas plus son époque que son hégire : ils ont la rage de parler grec... »
Une autre anecdote, dans laquelle on voit apparaître un personnage dont nous aurons bientôt à nous occuper avec détails, Georges le Roy, fera mieux connaître la physionomie d'une réunion au Grand-Val et le caractère enjoué de la belle-mère du baron.
« Un soir, nous étions tous retirés, écrit Diderot à son amie \ . On avait beaucoup parlé de l'incendie de M. de Bacqueville, et voilà madame d'Aine qui se ressouvient, dans son lit, qu'elle a laissé dans sa
(i) Diderot dictait là un morceau qu'on lit dans Y Encyclopédie à l'article Sarrazim.
(«) Lettre du 20 octobre 1700.