‹ Diderot et la société du baron d'HolbachChapitre 42 sur 118 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

chambre une énorme souche embrasée sous la cheminée du salon; peut-être qu'on n'aura pas mis le garde-feu, et puis la souche roulera sur le parquet, comme il est déjà arrivé une fois. La peur la prend, et comme elle ne commande rien de ce qu'elle peut faire, elle se lève, met ses pieds nus dans ses pantoufles et sort de sa chambre en corset de nuit et en chemise, une petite lampe à la main. Elle descendait l'escalier lorsque M. le Roy, qui veille d'habitude, et qui s'était amusé à lire dans le salon, remontait; ils s'aperçoivent. Madame d'Aine se sauve, M. le Roy la poursuit, l'atteint, et le voilà qui l'embrasse et elle qui crie : «A moi! à moi mes gendres! s'il me fait un enfant, tant pis pour vous. ))

Charles-Georges le Roy, un des hôtes les plus marquants du Grand-Val, avait trente-sept ans au moment où nous l'y rencontrons en 1760. Il était lieutenant des chasses royales et administrateur des parcs de Versailles. Les devoirs de sa charge réclamant sa présence au château, il habitait les Loges, non loin du parc. Cette année même, il venait de faire paraître une réfutation de l'ouvrage d'Helvétius, où il relevait sans malveillance et avec beaucoup de sagacité les erreurs contenues dans le livre de V Esprit. Mais, ce qui plus qu'aucune autre de ses productions lui assure une réputation incontestable d'observateur perspicace et judicieux, et lui donne même une place distinguée parmi les penseurs du dix-huitième siècle, ce sont ses Lettres sur les Animaux.

Par ses fonctions, il avait eu les moyens de voir de près plusieurs espèces animales, et ayant étudié leurs mœurs, leurs habitudes, il découvrit chez elles, comme chez l'homme, quoique à un moindre degré des sentiments et des aptitudes au perfectionnement. Il publia d'abord le résultat de ses observations dans Y Encyclopédie, aux articles chasse, instinct, fermier, forêt, fureter, garenne, etc., puis dans des Lettres qui parurent successivement de 1762 à 1781 C).

Ces découvertes qui, au premier abord, ne semblaient pas avoir une bien grande portée, abattaient pourtant la barrière élevée par Descartes, entre l'homme et les animaux, barrière qu'avait maintenue Buffon, dans son Discours sur la nature des Animaux, par sa distinction arbitraire entre l'instinct d'une part, et l'intelligence de l'autre \ .

Buffon, qui, lui aussi, avait fait partie pendant quelque temps de la société du baron, s'en te-

(*) Voy. la savante introduction dont M. le Dr Robinet a fait précéder la 4e édition des Lettres sur les Animaux.

(*) A propos des Lettres sur les Animaux, Voltaire écrivait ;i madame du Deffand, le 22 février 1709. « Vous me demandez, madame, si j'ai lu les Lettres sur les Animaux : oui, j'en ai lu deux ou trois, il y a plus d'un an. Vous jugez bien qu'elles m'ont fait plaisir puisque l'auteur pense comme moi. Il faudrait qu'une montra à répétition fût bien insolente pour croire qu'elle est d'une nature absolument différente de celle d'un tournebroche, » Palissot, lui. trouvait plaisant dans s^s Petites lettres a la princesse de Rbbecq, que Georges le Roy ait parlé de la raison du cerf à l'article de Y Encyclopédie qui concerne cet animal. — Ortes la raison d'un cerf n'est pas celle d'un Socrate ou d'un Diderot : mais elle vaut bien celle d'un Palissot : elle est, sans contredit moins nuisible. —

nait maintenant à l'écart. Marmontel attribue en grande partie sa retraite à un motif qui, s'il était vrai, ne donnerait pas une haute opinion du caractère du grand naturaliste. « Buffon, dit-il dans ses Mémoires, avec le cabinet du roi et son Histoire naturelle, se sentait assez fort pour se donner une existence considérable. Il voyait que l'école encyclopédique était en défaveur à la Cour et dans l'esprit du roi; il craignit d'être enveloppé dans le commun naufrage; et, pour voguer à pleines voiles, ou plutôt pour louvoyer seul prudemment parmi les écueils, il aima mieux avoir sa barque à soi, libre et détachée. » Toutefois, il ne faudrait pas prendre à la lettre cette imputation de l'auteur de Bélisaire, qui n'était pas en bons termes avec ButTon, dans lequel, par une injustice presque ridicule, il ne voyait qu'un bon poète descriptif. Du reste, Diderot et Buffon n'avaient pas rompu, et ils se visitaient quelquefois, « J'aime, écrit Diderot (*), les hommes , qui, comme lui, ont une grande confiance en leur talent. »

C'est vers cette époque que Goethe place la composition d'une des productions les plus originales de Diderot. Il croit que son Neveu de Rameau a été écrit en 1760, sous l'empire de l'irritation causée par la représentation de la comédie des Philosophes, de Palissot. Sans nous inscrire en faux contre la conjecture du premier des poètes allemands, nous croyons cette date un peu éloignée. Au cours de

(,') Lettre à mademoiselle Volaud, 25 novembre 1760,

son dialogue, Diderot parle de la réhabilitation de Calas, qui n'a eu lieu que quelques années plus tard. A notre avis, c'est l'année 1762 qu'il faut assigner à cet ouvrage, au moment où l'indignation de Diderot n'était pas encore apaisée et où, dans son enthousiasme pour le défenseur de Calas, il écrivait à 'Sophie : « Oh! mon amie, le bel emploi du génie! )I1 faut que cet homme ait l'âme de la sensibilité, Vque l'injustice le révolte, et qu'il sente l'attrait de jla vertu. Eh! que lui sont les Calas? Qui est-ce qui ipeut l'intéresser pour eux? Quelle raison a-t-il de suspendre des travaux qu'il aime, pour s'occuper de leur défense? Quand il y aurait un Christ, je vous assure que Voltaire serait sauvé. »

Dans le Neveu de Rameau, Diderot n'avait pas seulement en vue de dépeindre l'auteur des Philosophes : son sujet était plus vaste. ïl se proposait "de dévoiler les turpitudes de toute une classe de gens dépravés jusqu'au cynisme, et qui, à l'exemple du neveu de Rameau, ne reculaient devant aucune bassesse, sans avoir, comme lui, la faim pour excuse, et la franchise pour circonstance atténuante.

« 11 y avait en ce que me disait Rameau, remarque Diderot, beaucoup de ces choses qu'on pense, d'après lesquelles on se conduit, mais qu'on ne dit pas. Voilà, en vérité, la différence la plus marquée entre mon homme et la plupart de nos entours. 11 avouait les vices qu'il avait, que les autres ont; mais il n'était pas hypocrite. Il n'était i plus ni moins abominable qu'eux. Il était seule-

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