LIVRE PREMIER
Depuis quelque temps, les réunions chez le baron d'Holbach avaient été suspendues par l'absence de celui qui en était l'âme. Au commencement du mois d'août 1765, d Holbach avait quitté Paris pour se rendre en Angleterre, sans doute dans un but philosophique, soit pour se procurer les derniers ouvrages publiés à Londres, ou bien pour y faire imprimer quelques-unes de ses productions. Quoi qu'il en soit, il revint après une absence de deux mois « mécontent, écrit Diderot à Sophie (*}, de la contrée, qu'il ne trouvait ni aussi peuplée, ni aussi bien cultivée qu'on le disait; mécontent des bâtiments qui sont presque tous bizarres et gothiques; mécontent des jardins, où l'affectation d'imiter la nature est pire que la monotone symétrie de l'art; mécontent du goût qui entasse dans les palais l'excellent, le bon, le mauvais, le détestable, pêle-mêle; mécontent des amusements qui ont l'air de cérémonies religieuses; mécontent des hommes sur le visage desquels on ne voit jamais la confiance, l'amitié, la gaieté, la sociabilité, mais qui portent tous cette inscription : Qu'est-ce qu'il y a de commun entre vous et moi? mécontent des grands qui sont tristes, froids, hauts, dédaigneux et vains, et des petits, qui sont durs, insolents et barbares; mécontent des repas d'amis où chacun se place selon son rang, et où la formalité et la cérémonie s'asseoient à côté de chaque convive; mécontent des repas d'auberge, où l'on est bien et
(') Le 20 septembre 1765.
promptement servie mais sans aucune affabilité. Je ne lui ai entendu louer que la facilité de voyager; il dit qu'il n'y a aucun village, même sur une route de traverse, où Ton ne trouve quatre ou cinq chaises de poste et vingt chevaux prêts à partir. Il a traversé toute la province de Kent, une des plus fertiles d'Angleterre; il prétend qu'elle n'est pas à comparer à notre Flandre. Il a bien repris du goût pour le séjour de la France dans son voyage d'Angleterre. Il nous a avoué qu'à tout moment il se surprenait, disant au fond de son cœur : Oh! Paris, quand te reverrai-je? Ah! mes chers amis où êtes-vous? Oh ! Français, vous êtes bien légers et bien fous, mais vous valez cent fois mieux que ces maussades et tristes penseurs-ci ' . »
Bien différente était l'opinion d'Helvétius sur l'Angleterre : c'est pourquoi il écrivait au baron, à Londres : « Mon ami, si comme je n'en doute pas, vous avez loué une maison à Londres, écrivez-moi bien vite afin que j'emballe ma femme, mes enfants et que j'aille vous trouver. ï Et le baron de dire à ses amis : «. Ce pauvre Helvétius, il n'a vu en Angleterre que les persécutions que son livre lui a attirées en France. »
Diderot, aussitôt après la révision du grand ouvrage qui lui avait coûté vingt années de travail et tant de tribulations de toute sorte, s'était donné,
(' L'acteur Garrick disait : ■ Londres est bon pour les Anglais. ma:> Paris est bon pour tout le monde. » On peut rapprocher ce mot de l'acteur anglais de ce qu'a dit Gibbon. (Voy. la Préface.)