LIVRE PREMIER
pour rendre service à Grimm, une nouvelle tâche : il venait de terminer la revue du Salon de 1765, que son ami devait envoyer aux princes, ses correspondants.
« J'ai écrit, dit Diderot ( ), quinze jours de suite, du soir au matin, et j'ai rempli d'idées et de style plus de deux cents pages de l'écriture petite et menue dont je vous écris mes longues lettres et sur le même papier, ce qui fournirait un bon volume d'impression; j'ai appris en même temps que mon amour-propre n'avait pas besoin d'une rétribution populaire, qu'il m'était même assez indifférent d'être plus ou moins apprécié par ceux que je fréquente habituellement, et que je pourrais être satisfait, s'il y avait un homme que j'estimasse et qui sût bien ce que je vaux. Grimm le sait, et peut-être ne l'a-t-il jamais su comme à présent! II m'est doux aussi de penser que j'aurai procuré quelques moments d'amusement à ma bienfaitrice de Russie, écrasé par-ci, par-là, le fanatisme et les préjugés, et donné, par occasion, quelques leçons aux souverains qui n'en deviendront pas meilleurs pour cela ; mais ce ne sera pas faute d'avoir entendu la vérité et de l'avoir entendue sans ménagements; ils sont de temps en temps apostrophés et peints comme des artisans de malheur et d'illusions, et des marchands de crainte et d'espérance (2).
(') Lettre à mademoiselle Voland, du 10 novembre 1765.
(*) Il est très-probable que Grimm, avant d'envoyer le travail
Cette revue des salons de peinture de 1765 n'était pas la première qu'eût faite Diderot. En 1761, Grimm l'avait déjà chargé du compte-rendu du Salon. Pour obliger son ami, il dirigea ses méditations du côté des beaux-arts, et ces pages de causeries merveilleuses « qui, au dire d'un contemporain compétent '* , ont créé la critique en France, » furent le résultat de ses réflexions.
Les tableaux dont il a fait une étude toute spéciale sont ceux de Greuze. Ces deux artistes étaient faits pour se comprendre, et se ressemblaient par certains côtés. La réforme théâtrale, que Diderot avait tentée, il la voyait accomplie jusqu'à un certain point par le peintre: Y Accordée de village, le Fils ingrat, la Mère bien-aimée, étaient des sujets que le critique aurait aimé à traiter. Aussi, c'est surtout dans les observations qu'ils lui suggéraient qu'il se complaît. Yernet aussi est son peintre favori, mais en le comparant au Poussin, il le trouve bien en arrière du côté de l'idéal (2).
de Diderot à ses royaux correspondants, avait soin d'effacer tout ce qui était de nature à les blesser.
(') M. Sainte-Beuve.
(') Voy. Sainte Beuve, Causeries du lundi.
La note suivante a été dictée par M. Sainte-Beuve, en 1864 ou 18G5, en réponse à une consultation que son secrétaire avait été chargé de lui demander : « On parle beaucoup de la statue de Voltaire, et elle se fera. Il parait qu'à Langres on ne peut venir à bout d'en élever une à Diderot. Mais pourquoi à Langres? Diderot' appartient à la France. La vraie place d'une
statue de Diderot est à Paris On y verrait le grand et
chaleureux amateur qui a fondé la critique d'art en France, dans le négligé flottant de son costume, le cou nu, le froni inspiré, et annonçant du geste cette conquête nouvelle, i